Chroniques
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Sarah Boutin

(Artiste) CÉLIA BEAUCHESNE

Célia, les matériaux grandissent

La chronique « Une œuvre, un texte » propose une incursion dans l’œuvre d’un·e artiste. Elle se traduit sous le regard de l’un·e des collaborateur·rice·s de la revue, qui se prête au jeu d’en faire émerger les couleurs, les textures, les motifs, les subtilités du récit…

STÈLE – LE CŒUR DE LA TIGE

Les bords adoucis de Grotto I (2025) me rappellent la rondeur d’un miroir de coiffeuse antique. En raison de son contour ovale irrégulier, j’imagine porter Grotto II (2025) à mon cou, en un médaillon pouvant contenir une ou deux petites photos. Dans les deux cas, les pièces me semblent pouvoir renfermer des visages ronds bien-aimés. Puisque les traits qui composent ces ovales ne ressemblent pas à ce qui à priori constitue une figure humaine, je me demande pourquoi je prétends m’y voir. 

Célia écrit ma réflexion1 et reflète ce retour de ma pensée sur elle-même. Elle poursuit : harmonie entre les formes (équilibre), cohabitation (rencontre entre les matières). Examiner ses plaques d’argile avec attention me permet de méditer sur ce qu’il y a de commun et d’autoréférentiel dans leurs tracés mi-vers, mi-chenille.

Ma réflexion sur ses œuvres persiste, donnant un dos au corps de ma psyché. En marchant pour récupérer mes paniers bio, j’imagine les chemins de terre balisés par l’artiste dans ses œuvres, à travers les nervures des feuilles sur le trottoir. L’ombre d’une branche gantée de pommettes me renseigne sur cette collection faite par les mains et figée dans la matière qui reflète une recherche continue sur les manières dont différentes formes de création évoluent dans l’atelier et en tant que parties intégrantes d’un processus organique durable plus vaste. Une racine dans laquelle je m’enfarge stimule la réminiscence des amalgames de cueillettes et les récits créatifs offerts par Célia. À la façon dont les idées progressent dans une carte heuristique, les matériaux de la série Grotto Garden (2025) grandissent en symbiose. Collectés, exposés, recombinés en fragments, ils s’agencent en des relations que l’artiste qualifie d’autoportantes.

En me penchant pour récupérer les courges laissées dans un bac déposé sur le sol-marelle d’une cour d’école, je remarque, accroché à la clôture, le bas-relief d’un arbre à souhaits collectif fabriqué par des enfants. Tronc habité d’oiseaux et d’œufs à éclore, il intègre le cycle des saisons et me rappelle la volonté de l’artiste de s’inspirer de ce que la nature lui offre.

J’envoie l’image à Célia.

Elle me répond qu’elle ne sait pas comment rattacher son travail à un souhait, mais qu’elle aime l’empathie que permet la vie et le mouvement (acceptation et adaptation) et l’offrande (réciprocité).

Les Grottos arborent une structure verticale destinée à recevoir une ornementation dont l’artiste envisage les legs – inscrire dans le temps un message d’harmonie entre matériaux, émotions et êtres – qui me consent à établir une parenté avec une stèle dont les formes variées – parchemin, cœur, tulipe – sont des outils de commémoration.

En botanique, la stèle2 est le centre de la tige ou de la racine d’une plante. S’y trouvent les tissus conducteurs servant à faire circuler eau, minéraux et sucres produits par la photosynthèse. Tout comme ce modèle phytologique établit une relation entre la pousse et la racine, à la fois veine et rhizome, les canaux des œuvres de Célia permettent l’appréciation de son processus de recherche exploratoire constitué de techniques organiques afin d’élucider l’évolution de leur morphologie.

OBJET – FORME MATIÈRE DE CÉRAMIQUE

Célia dit : Céramique, textile, teinture végétale et peinture, chaque objet est le reflet du temps de la réflexion que j’accorde à la compréhension de ces matériaux. Avec l’argile, j’aime façonner des roches, coraux et plantes, mais sans jamais chercher à ce que ce soit vrai. Mes collections sont inventées. Imiter les formes-matières qui l’inspirent devient une manière pour l’artiste de recevoir ce que lui révèlent sa relation aux matières et leurs rapports entre elles.

Son travail, telles des notes créées en dialogue, capture ses réponses sensorielles. Dans les solutions qu’elle concocte, le sel par exemple prétend être un cristal précieux ou une mousse-lichen. Grâce aux glaçures mises en relation avec plusieurs autres variables comme les oxydes, la température de cuisson ou les lustres, elle reproduit l’iridescence d’un coquillage. Elle se demande si les matériaux qui miment la nature – et en font partie – ont une capacité autoréflexive. Sont-ils en mesure de communiquer entre eux ? Ses œuvres-assemblages seraient en quelque sorte autodidactes. Elle s’imagine que les matériaux se mettent à la place les uns des autres et qu’ils deviennent autonomes parce qu’ils se supportent entre eux.

Précisément, Célia a une démarche d’inclusion. Le corpus Grotto Garden affirme une conscience loyale entre les éléments le constituant. Exposer des fragments issus de la recherche auprès de pièces plus abouties permet de ne rien abandonner ; les matières brisées ne sont ni jetées ni oubliées, mais soutenues par un autre éclat.

Ces configurations communautaires échappent, à mon avis, à la définition de l’objet en tant que chose maniable, généralement fabriquée pour un usage particulier. J’estime plutôt que, sans en épouser la forme, l’art de Célia, en tant qu’espace de résilience et de transformation, s’approche davantage de l’objet céleste ; d’un corps diffus dont les caractéristiques ne sont pas encore parfaitement déterminées. Cette variabilité permet d’échapper aux manières figées, d’être, de créer, d’apprécier et de s’émanciper.

Célia Beauchesne, Grotto II (2025). Grès émaillé, plâtre, cristaux de sel, verre, acrylique. 61 x 46 x 5 cm. Courtoisie de l’artiste

PAPILLON – LIVRE-JOURNAL

Si j’écris racine, rivière, larme, verre, centaurée, diamant, papillon, est-ce que ça résonne avec tes intentions ?

Pour moi, le papillon est un symbole de livre-journal, ouvert, fermé, ouvert.

J’essaie de raconter la nébuleuse que me font vivre ces œuvres, mais quelque chose demeure crypté.

Célia dit : Oui, je reviens aux codes, aux symboles, à la magie.

Les formes d’argile ne sont pas qu’un simple agencement, mais des outils de croissance me permettant d’avancer et de faire des découvertes. Ils s’apparentent à un journal intime – espace pour se souvenir et pour laisser place à une future expérimentation. J’accole le mot courage à ce travail d’observation et d’introspection, mais Célia sourcille. Je lui explique que sa voix assume une certaine forme de clairvoyance.

Célia Beauchesne, Grotto I (détail) (2025). Grès émaillé, plâtre, cristaux de sel, verre, acrylique. 61 x 46 x 5 cm. Courtoisie de l’artiste

Pierres ou perles irisées, les incrustations renforcent l’impression que les pages palimpsestes renferment une richesse de savoirs. Les lignes de Grotto I et II s’enchevêtrent en arabesques biotiques. Elles rassemblent étamines, tiges, corolles, fils de soie d’araignée, larves de cigales, nuée d’insectes en vol, algues, murènes, siphonophores. Disposés en quasi-miroir, ces organites établissent des liens entre terre, air et eau.

LUMIÈRE – PROCESSUS MAGIQUE

Est-ce que les Grotto sont les surfaces indiquant un lieu caché, une caverne, une crypte ? Pour recevoir ses accès souterrains, Grotto Garden demande que l’on choisisse d’entrer dans la bouche de la terre. Là vit un arbre dont le tronc se développe grâce aux parcelles de lumière pénétrant les fissures des parois de roche. On se demande comment il vit depuis si longtemps. Son caractère affable n’est pas un conflit. Célia précise : Je ne suis pas pour la dichotomie, mais pour un esprit juste, oui. La conciliation comme la nacre est quelque chose d’(in)organique. L’illumination est amplifiée ou atténuée à la fois par la fréquence et l’interférence de multiples reflets. Ce qui frappe, c’est la lumière dans l’absence de lumière ; ce travail est un phosphène. 

Tous les textes en italique sont réécrits librement à partir de correspondances avec l’artiste Célia Beauchesne.

Le concept de la stèle a été développé à la fin du XIXe siècle par les botanistes français Philippe Édouard Léon Van Tieghem et H. Doultion.

Merci de lire Vie des arts. Vous avez consulté tous vos articles gratuits. Abonnez-vous pour avoir accès au contenu complet.

Institutionnel

1 an
3 numéros
+ accès aux contenus Web
65,00$ CAD

Web

1 an
accès aux contenus Web
30,00$ CAD

Soutien

3 ans
9 numéros
+ accès aux contenus Web
115,00$ CAD

Abonnement institutionnel ou OBNL

Consultez nos offres

Vous avez déjà un compte ?

Connectez-vous

*Livraison incluse