Lectures
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Claire Moeder

(Livre) Céline Huyghebaert, "nos suppressions" 
(Montréal : Éditions Artexte, 2025), 250 p.

Céline Huyghebaert : nos suppressions

nos suppressions débute par le détail d’une feuille cornée. Un papier sans texte ni motif, aux contours altérés, est placé en couverture du livre sans rien énoncer. Cette apparition dépourvue de titre et de noms est le premier geste de Céline Huyghebaert pour nous faire entrer dans les 250 pages de ce livre-objet. Ce dernier nous offre une plongée dans le travail qui a occupé l’artiste entre 2016 et 2025. Elle y poursuit la tentative de constituer une archive fictive de l’artiste a., figure principale du livre aux côtés de la narratrice Céline Huyghebaert. La correspondance, les fragments littéraires et visuels, la citation et l’écriture au « je » tracent une suite de segments discontinus, comme autant de pointillés. L’artiste défait l’écriture linéaire d’une existence artistique en y intégrant ce qui n’a pas été réalisé : des œuvres fantômes dont elle cherche les absences. À partir de cette part manquante, Céline Huyghebaert s’attelle à donner une place à ce qui n’apparaît pas. Là s’ouvre ce « livre de fêlures », selon l’un des sous-titres, qui se consacre aux conditions de l’invisibilité.

Céline Huyghebaert s’entoure de voix, mais aussi des silences de ces voix. Elle réunit 51 femmes artistes du Québec et rassemble tous les échanges qu’elle a eus avec elles, porte leur multiplicité qui prend paradoxale ment corps sous une identité fantomatique, celle de a., créant ainsi un espace trouble entre fiction et réalité.

nos suppressions a la densité et la fragilité d’une boîte d’archives tenue entre nos mains. L’ouvrage fait apparaître une matérialité touchante et signifiante. Les détails du livre reviennent sans cesse à l’archive, non pour l’imiter, mais pour renouer avec la texture des papiers, le contour des feuilles, les effacements et les apparitions vulnérables, rappelant que chaque espace laissé blanc peut déplier de nouveaux langages. L’artiste s’emploie à transformer les textes en images, en documents : des pages de livres reproduites deviennent images, des photographies fixées par du ruban adhésif se font archives, des œuvres picturales sont décrites et apparaissent par l’écriture. Céline Huyghebaert, à la fois autrice, artiste-chercheuse et directrice artistique, opère à la croisée des formes, louvoyant volontairement entre celles du livre d’artiste, et celles de l’autothéorie et de la fiction. La trame de nos suppressions se joue à cette exacte place où le livre réchappe sans cesse à toute catégorisation claire, tant dans sa forme que par le récit qu’il porte. Huyghebaert amplifie l’ambivalence et l’identité flottante, détourant les codes de l’imprimé – la note de bas de page, la bibliographie, l’index, le titre, le colophon, jusqu’aux infimes subtilités graphiques du roman classique. Jamais l’aspect formel n’est laissé au hasard : il ouvre une voie sensible vers les coulisses du livre, un lieu où se déposent les préparatifs, les doutes occultés, les marges de ce qui est tenu secret ou abandonné en chemin. Le·la lecteur·rice a ainsi accès au processus de l’artiste et à tous ses questionnements, alors qu’elle tente un renversement afin de déroger du système : « nous préparons sa disparition en faisant les choses à l’envers1 ».

Deux parties se succèdent et permettent un regard introspectif sur le monde des arts, ce qui agit comme le métatexte d’une exposition qui n’a pas lieu. Dans la première partie, la narratrice s’adresse à a., l’invitant à réaliser un livre et une exposition de ses œuvres non produites. Recherche documentaire, amitié et réflexion s’y entrelacent afin d’« écrire non pas sur elle, mais avec elle2 ». La seconde partie tisse la réponse de a. sous la forme d’une longue phrase composée des citations de toutes les artistes participantes. Si, dans la première partie, leurs voix s’amalgamaient, dans la deuxième partie, leurs mots apparaissent en vis-à-vis de leurs cartes d’œuvres non réalisées, redonnant à chacune sa place. Une troisième partie s’insère délicatement entre les deux, à la manière d’un livre dans le livre qui relie plus qu’il ne divise l’objet, en un horizon fait de lignes et de mots tracés.

Céline Huyghebaert pratique une attention à l’imprimé et une écriture en fragments, qui caractérisent son approche (Le drap blanc, 2019, et de tous nos corps, 2022), pour faire surgir des formes solitaires qui s’assemblent. Dans nos suppressions, elle manie avec rigueur et sensibilité les apparitions plurielles d’artistes, d’œuvres, de citations, de références, où chaque écho offre la promesse tangible de n’être jamais seule, puis d’appartenir à un dialogue artistique aussi vivant que nécessaire. 
 

1 Céline Huyghebaert, nos suppressions (Montréal : Éditions Artexte, 2025), p. 58.
2 Céline Huyghebaert, op. cit., p. 26.

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