Portraits
(Automne 2019) No. 256
(Texte) Charles Gilbert

Claudie Gagnon

Claudie Gagnon poursuit depuis plus de trente ans une œuvre qui se tient à la frontière des arts visuels et du théâtre. Ses spectacles constitués de tableaux vivants sont des œuvres marquantes; son dernier en date, 7 têtes de roi, a été créé avec L’orchestre d’hommes-orchestres et présenté dans des forêts (de jour, à Saint-Alban, durant l’été 2018, et de nuit, au Domaine de Maizerets, à Québec, en septembre dernier). Son imaginaire débridé exploite aussi une multitude d’autres formes : installation, sculpture, cabinet de curiosité, collage, théâtre, vidéo, œuvre d’intégration à l’architecture, et même création de banquets. Nous l’avons rencontrée pour mieux comprendre ce foisonnement créatif.

Charles Guilbert – Qu’est-ce qui vous amène à exploiter tant de formes artistiques différentes ?

Claudie Gagnon – Le fait que je n’ai pas étudié en arts visuels a probablement joué un rôle dans cette diversité. Ma curiosité y est aussi sans doute pour quelque chose. J’ai appris sur le terrain, notamment en organisant toutes sortes d’évènements, durant dix ans, au début du centre d’artistes L’Œil de Poisson. Si je n’avais pas développé cette capacité organisationnelle, je ne pourrais pas faire le type de travail que je fais. Et puis, il y a des hasards. Un jour, par exemple, les responsables du Théâtre des Confettis ont vu un de mes spectacles tout public et m’ont invitée à faire des créations pour les enfants. Je suis entrée dans ce monde sans avoir d’importante adaptation à faire, sinon celle d’éviter l’ironie – que les enfants ne comprennent pas avant l’âge de dix ou douze ans – pour privilégier l’humour. Ces spectacles, qui ont beaucoup tourné, notamment au Japon, bien des adultes sont allés les voir et y trouvaient leur compte. Malgré la diversité des contextes, je crois que ma pratique suit un fil assez clair.

La question de l’enchantement, notamment, y est souvent présente…

Oui, mais aussi celle du désenchantement. Mes œuvres sont des sortes de pièges. De loin, on est émerveillé, mais en s’approchant on voit qu’il s’agit d’un merveilleux de pacotille, un merveilleux de pauvre, par exemple quand on découvre qu’un des lustres magnificents est fait de tampons métalliques à récurer la vaisselle. Le merveilleux, je le place au cœur de la domesticité en utilisant des objets très communs. C’est vraiment simple, mais en même temps, ça demande beaucoup de recherche et de nombreuses heures de travail. Il se passe quelque chose de similaire dans les tableaux vivants. La mise en scène, la théâtralité, permet de produire une image saisissante qui cache, au moins pour un temps, les moyens artisanaux qui l’ont rendue possible. Faire son propre château avec des bricoles, c’est ce que les patenteux font depuis toujours, et c’est ce que je fais.

Cover image
Faire son propre château avec des bricoles, c’est ce que les patenteux font depuis toujours, et c’est ce que je fais.

Les contes jouent un rôle important dans votre travail.

Je me suis en effet inspirée de contes pour Apparitions, parcours dans une forêt urbaine qui a été présenté en 2009 et 2010 dans le cadre du Carrefour international de théâtre de Québec. Je me suis notamment intéressée aux personnages secondaires qu’on retrouve dans ces histoires connues de tous, les sœurs de Cendrillon par exemple. Le thème du rejet, de la mise à l’écart, m’a toujours attirée… Les contes, tout comme les œuvres marquantes de l’histoire de l’art, et particulièrement les peintures, sont pour moi une matière première pour créer. Je n’invente pas. Je détourne des images et les présente dans des mélanges impurs et baroques.

Pour le parcours en forêt 7 têtes de roi, réalisé en collaboration avec L’orchestre d’hommes- orchestres, vous vous êtes aussi inspirés de contes.

En effet, mais cette fois il s’agit de contes moins connus qui nous ont amenés à mettre au centre du spectacle la figure du roi. Mais ces rois musiciens, ce sont des rois pauvres, des rois en caleçon, qui ont tout perdu. C’est d’ailleurs souvent ainsi qu’ils sont présentés dans les contes…

Le choix des lieux où vous inscrivez votre travail, la forêt par exemple, semble très important.

Bien sûr. La forêt est plus qu’un décor. C’est un élément de création à part entière. Le spectateur la regarde, la sent, entend la rivière qui passe à côté… Je fais le plus possible en sorte que le spectateur soit à proximité de l’action pour que son expérience soit multi­sensorielle. Les odeurs, les textures, tout compte. Et puis, la forêt, c’est l’espace privilégié du conte : celui des drames, de l’épouvante, de la magie, du merveilleux… Elle offre un parcours labyrinthique et une immersion du spectateur, deux éléments qu’on retrouve dans plusieurs de mes œuvres, entre autres dans mes installations. J’aime créer des lieux où le spectateur peut se perdre, où sa lecture de l’œuvre est ponctuée de surprises et ne peut se faire que s’il se déplace.

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