Caroline Mauxion utilise une imagerie, des couleurs et des appareillages qui font écho à l’univers médical. S’inspirant des sculptures monumentales de Nairy Baghramian – notamment de son exploration de la fragilité du corps – ainsi que de l’usage de l’intime dans l’œuvre de Louise Bourgeois, Mauxion mobilise divers médiums pour inscrire le corps dans une réalité autre que celle dictée par la médicalisation. À l’aube de son exposition à la Galerie de l’UQAM en septembre 2025, dans le cadre de MOMENTA, je me suis entretenue avec elle dans son studio.
Charlotte Jacob-Maguire — Tes œuvres partagent des similitudes formelles avec l’imagerie médicale, par exemple Counterbalance (flexion). Pour toi, en tant qu’artiste et patiente, s’agit-il d’une reprise de pouvoir ?
Caroline Mauxion — En effet, dans mon travail, l’usage du noir et blanc qui rappelle le négatif est une référence aux rayons X. Mais c’est également un moyen de voir autrement, de proposer une vision spectrale du corps, presque fantasmagorique. Dans ces images, les ombres deviennent lumière, le grain de la peau est exacerbé, les corps semblent appartenir à une autre réalité. Le regard médical peut être objectifiant – il scrute, observe et diagnostique : il trace la frontière entre ce qui est normal et ce qui est pathologique. Dans mes images, je cherche à troubler la lecture du corps grâce à plusieurs procé dés,
dont l’emploi du négatif. En somme, je cherche à sortir d’un regard voyeur et à réfléchir à une autre façon de voir, à ce que pourrait être un regard crip1.
C. J.-M. — Les couleurs que tu utilises dans tes œuvres me rappellent à la fois celles de la chair et celles des hôpitaux ? Ai-je raison ?
C. M. — Ma palette de teintes confère en effet à la chair l’allure de la plaie, de l’ecchymose. Ce sont des teintes pastel qui sont aussi communément attribuées au féminin, à l’intime, à la douceur, voire à la mièvrerie. User de ces couleurs, c’est assumer la charge intime et sensible de mon travail, tout en y insérant des formes et des images plus crues. Dans mes sculptures, ces teintes sont obtenues grâce à des pigments que le plâtre transforme parce qu’il absorbe leur densité. Et, en effet, des touches de vert d’eau font également référence à l’univers médical.
C. J.-M. — Tu es une artiste en situation de handicap. Quels écrits informent ta pratique ? Quelles ont été tes découvertes récentes ?
C. M. — Je vis dans un corps crip, un corps malformé à la naissance, longtemps médicalisé et qui garde aujourd’hui les traces de ce parcours à travers ses limitations et ses douleurs. Dans ma recherche, j’emploie volontairement le terme crip parce qu’il est repris par les personnes concernées et qu’il réfère à un spectre élargi de la notion de handicap, dépassant les questions d’accessibilité. À ce propos, la phénoménologie crip dont parle Kim Q. Hal a été déterminante dans mon travail. Quel rapport au monde développe un corps avec des capacités différentes ? Iel se demande comment la boiterie informe une nouvelle façon de naviguer dans le monde et comment offre-t-elle d’autres chemins de pensée ?
C. J.-M. — L’œuvre Allonge (posture) et ton corpus
d’Appareillages utilisent des « formes tendons » pour faire le lien entre deux parties qui seraient certainement restées isolées si ce n’était de ces ligaments. Peux-tu me parler davantage de ces dispositifs ?
C. M. — Mes installations Appareillages comportent différents types d’images qui impliquent plusieurs temporalités de lecture. Des impressions grand format sur vinyle sont collées au mur à la façon d’un papier peint. À la surface de ces images sont accrochées des photographies encadrées, tandis que des tiges de métal transpercent les vinyles à d’autres endroits. Ces dernières permettent à des sculptures en plâtre de se greffer à la surface de l’image. Ces tiges de métal sont forgées manuellement, elles viennent des appareillages sur l’image photographique. Elles font notamment réfé rence aux broches des fixateurs qui ont prolongé mon corps pendant mes traitements. Ces tiges, liées à l’image, deviennent ses extensions ; elles nous permettent de voir l’image qui n’est plus seulement frontale. Le regard la parcourt et elle prend corps.
C. J.-M. — Le lien entre le désir et le handicap est fort. Quelles méthodes utilises-tu pour rendre l’altérabilité si séduisante ?
C. M. — Dans mon travail, j’aime bien parler de croisements, voire de frottements, entre le soin médical et le désir. Un frottement peut être tantôt agréable, tantôt irritant, dans la sexualité comme dans le soin médical. Dans mes sculptures, je travaille des formes organiques que j’agence ensemble et qui renvoient soit à des positions intimes, soit à des postures de kinésithérapie. De même, je photographie des frag ments de mon corps et de celui de ma partenaire. Une fois ces images imprimées, je les incise à la façon d’un acte chirurgical, puis je crée des compositions, des entrelacements, ce qui ressemble finalement
à des corps qui s’aiment. Dans mon cas, le désir pour des corps queers a été une façon de donner une agentivité à mon corps longtemps scruté par le regard médical et par celui des autres.
J’ajouterais aussi qu’il y a un parallèle entre la façon dont on redresse les corps en orthopédie et ce qu’écrit Sara Ahmed à propos du désir queer (tordu) qui est désigné comme déviant en comparaison à une orientation straight, considérée comme « normale », soit non orientée.
Enfin, si la question du handicap semble ne s’adresser qu’aux personnes concernées, au contraire, je pense qu’elle nous concerne tous·tes. Qu’elle renvoie de façon plus générale à la vulnérabilité du corps qui touche chacun·e d’entre nous. La société capitaliste dénigre la vulnérabilité, quand elle ne l’évince pas tout simplement. Mais un corps faillible peut pourtant bien être désirant.
1 Terme anglais venant de l’insulte cripple qui signifie « estropié » que les communautés de personnes en situation de handicap se sont réapproprié.