« Un retour », indique le sous-titre d’Elle, Ulysse, dernier livre de Denise Desautels, paru au Noroît en 2025. Ce ne sont donc pas les tribulations de l’Odyssée, mais le retour suivant le long voyage qui occupe la poète montréalaise, maintenant octogénaire. Sauf qu’à la faveur de ce récit en éclatants poèmes phrasés, Ulysse ne retrouve pas son épouse, qui tisse avec ruse pour meubler le long temps de l’attente, mais sa mère tirant les fils d’une fille qu’elle veut « marionnette » (p. 45), incarnant des valeurs étriquées : « savoir-vivre bon langage bonnes manières/discrétion usage convenance/décence silence/Étiquette » (p. 55). Car Ulysse est une femme, comme l’Homère morte de l’écrivaine Hélène Cixous, et le projet d’écrire sur la vieillesse au féminin devient ici un grand ménage dans les « retailles à découdre » de la relation entre mère et fille-écrivaine. Plongée dans cette mythologie intime, cette « odyssée du dedans » requiert l’effort de faire taire un instant les bombardements de l’actualité, sans exclure la solidarité des peines partagées. « Nous femmes », profère la deuxième des trois sections, celle du rêve d’un affranchissement commun. Pas question de pardonner ni de refouler l’émotion étranglée dans la boucle du retour, mais de « dire – enfin/l’affolé l’obscur/le primordial/amour ».
Ce « Nous » n’est pas rhétorique : l’invitation est lancée à l’artiste Stéphanie Béliveau de faire, au sein du livre, son propre voyage de retour à l’antique maternel. Les arts visuels ont toujours eu chez Desautels une place privilégiée, et après Disparaître (L’herbe qui tremble/Le Noroît, 2021), où les poèmes souvent au « tu » dialoguaient avec des œuvres de l’artiste Sylvie Cotton, elle participe ici à une courte échelle : les écrivaines Catherine Mavrikakis et Geneviève Robichaud l’ont invitée à penser la figure d’Ulysse en revue et, ayant fait germer cette semence en livre, Desautels tend à son tour la main à Béliveau. Celle-ci s’attèle à la transformation numérique « des ébauches de projets délaissés que les mots de Denise ont soudain réanimés ». Une « description des images », en fin de volume, s’apparente davantage à une brève élucidation de leur sélection : un geste de médiation généreux qui limite néanmoins la sagacité créative des lecteur·rice·s.
Les 10 œuvres contrastées sont issues des 15 dernières années de pratique de l’artiste sexagénaire. Elles ont en commun l’exploration du devenir minéral du vivant, ouvrant ainsi une réflexion sur le commun que ce destin aride, sans tragédie, révèle – une sorte d’arasement calcaire. Le féminin qui y apparaît, en dialogue avec le texte – celui de la sirène ou d’un visage de statue antique cassé – n’a pas pour magie d’interrompre le cycle naturel, mais de l’accompagner, d’équiper les « Virtuoses du vieillissement » voguant vers le néant. Il faut de l’humilité pour voir qu’Ithaque et Charlevoix se ressemblent, que l’algue devient l’argile, devient la frise, devient poussière, et que retourner au mythe n’est pas revenir au même, mais se mesurer à des forces millénaires.
Le retour, pour Béliveau, c’est aussi celui de quelques œuvres montrées dans Le soin des choses (Le Noroît, 2018), où on découvrait sa pratique de glaneuse des rives du fleuve. Le bel essai de la critique d’art Thérèse St-Gelais nous y invitait à comprendre sa démarche comme un écoféminisme empreint de care, ce qui est vrai ; mais en y retournant (à notre tour) à la lumière sombre d’Elle, Ulysse, on est plutôt frappé par la longue série de glaneuses dessinées à répétition six ans durant, sur du papier lui aussi glané, travailleuses par dizaines arquées et bestiales, minéralisées par le graphite et le fusain comme d’autres l’ont été par l’éruption du Vésuve. Devenues les ombres de leur geste. Ces dessins, reprenant la silhouette de Béliveau photographiée au travail, témoignent d’un regard autoréflexif implacable visant l’« archaïque millénaire » plus que l’intimité ou l’engagement écologique.
« Écrire me sort de ma solitude. Écrire ne me sort pas de ma solitude », avance Desautels dans une séquence liminaire à Elle, Ulysse, écrite en parallèle et explorant la structure fractale du confinement de l’artiste vieillissante. Toutes seules ensemble, Desautels et Béliveau s’éclairent et se distinguent dans leur retour à la mère en soi : la méditation cosmogonique de l’artiste fait contraste avec les vers écartelés de la poète affrontant dans sa mémoire les flammes encore menaçantes de l’autodafé, image puissante de la méfiance maternelle envers l’art. Mais elles démontrent toutes deux que pour se construire, il fallait rêver et partir, « de nouveau inventer voyage ». Veiller, consoler, comme l’ont beaucoup fait les femmes, d’accord ; revenir, peut-être ; mais surtout, partir.