Expertises croisées et relation gémellaire

Orange 2018 : l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe a été le cadre exceptionnel qui a permis aux jumelles que nous sommes de combiner nos domaines respectifs, l’agroalimentaire et l’histoire de l’art1. L’une agroéconomiste, l’autre historienne de l’art, nous avons embrassé notre gémellité et tissé des liens entre nos disciplines comme cocommissaires de l’événement. Nous formions plus qu’un simple duo de professionnelles unies de manière ponctuelle. Nous avions un bagage de plus de 40 ans de vie de jumelles à insuffler dans nos pratiques. D’emblée, le « je » est un « nous » aimanté par nos affinités. Nos territoires sont aussi faits de différences complémentaires qui s’appellent constamment. Nous ne pouvons pas envisager la vie sans l’autre.

Nous avons ainsi façonné un projet commissarial à notre image. Sur le thème « Conjuguer la traçabilité », nous avons relié l’art actuel au monde agricole, inspirées par les racines profondes de l’héritage parental : celles du père, agronome et jardinier écologique, et celles de la mère, féministe prônant une alimentation raisonnée. Sur les rives du Bas-Saint-Laurent, nous avons grandi avec la certitude de l’importance de la transmission et avec le fleuve comme horizon créatif. Nous avons la conviction que le duo engendre plus que la somme de ses parties.

Grâce à la mise en commun et à l’intégration de nos réseaux et de nos expertises, nous avons créé des mariages à l’aveugle. Le jumelage de l’artiste Andréanne Godin et du semencier Patrice Fortier s’est imposé. Il l’accueille pendant plusieurs jours dans l’intimité de son entreprise artisanale, La Société des plantes, située dans le Kamouraska. Elle l’observe et participe aux gestes précis visant la conservation de variétés rares, rustiques et gustatives : un art patient qui assure la biodiversité contre les dangers de l’homogénéité. La série de dessins qui en découle représente des vues intérieures de la maison ancestrale, qui est alors le cœur de ce délicat manège, là où se confondent les milieux de vie et de travail. Elle retient les jeux de lumière, matière essentielle à leur pratique respective. Elle montre aussi l’extérieur entrevu par les fenêtres : des perspectives mitoyennes sur le jardin et sur les espaces de tri, de séchage, d’entreposage ou d’ensachage. Dans la vitrine qui complète l’installation présentée au pavillon horticole écoresponsable, la poudre de pigment sec d’Andréanne côtoie les minuscules graines rapportées de chez Patrice. S’étalent sous nos yeux des outils qui pourraient invariablement appartenir à lui ou à elle – tamis, fiole, mortier en verre –, tandis que des noms latins élégamment écrits racontent leur commune fascination.

L’artiste Mériol Lehmann, lui, a répondu à notre appel. Il exprime dès lors son souhait d’être jumelé à une entreprise agricole de taille industrielle, par contraste avec ce qu’il connaît déjà, la production artisanale. Nous ajoutons une couche au défi en le jumelant à une entreprise qui cultive en régie biologique. Il est enthousiaste et curieux de comprendre cette apparente opposition entre le bio et la grande production. Alors que, depuis les années 1990, ses œuvres sédimentent des vues de rangs agricoles transformés par la disparition des petites exploitations – à l’image de la ferme laitière de son enfance –, l’artiste plonge dans l’univers de Sylvain Raynault, un des principaux producteurs de céréales biologiques au Québec. Lors de visites répétées tout au long de l’année à la ferme Bonneterre, l’artiste découvre, une agriculture à grande échelle soutenue par une technologie informatique sophistiquée, loin des images reçues de la culture biologique. Dans l’installation mille quatre cents hectares (2018), l’accumulation de photos évoque ces données massives générées par les drones et les GPS qui permettent au producteur d’effectuer des interventions précises, pour produire avec moins de ressources sans nuire aux rendements. À la faveur d’une rare proximité, l’artiste a posé son regard attentif sur les équipements et bâtiments agricoles de taille démesurée (houe, silos d’entreposage, sarcleur lourd, planteurs et récolteuses). Un jour, une fois le lien de confiance bien tissé, Mériol a le grand privilège de s’asseoir aux côtés de Sylvain dans la rutilante cabine de son tracteur assisté par ordinateur, en chaussettes pour ne pas salir l’habitacle du précieux véhicule ! Le terrain d’entente s’est développé au fil de rencontres qui ont contribué à redéfinir les perceptions mutuelles de « l’autre ». Portés par cette nouvelle vision commune coconstruite, l’artiste et le producteur ont continué de collaborer au-delà d’Orange.

p. 42    Andréanne Godin, 207, rang de l’Embarras (2018). Installation présentée au pavillon horticole écoresponsable, Saint-Hyacinthe. Photo : Daniel Roussel. Courtoisie de l’artiste

Pour Kevin Michael Murphy et Yves Gauvin, de Miel Gauvin, le partenariat a d’abord pris forme à distance. L’artiste basé à Toronto et l’apiculteur de Saint-Hyacinthe vont donner une seconde vie à New Xanadu (2012), une ruche au design futuriste entreposée à Vancouver. Le défi est osé, sa logistique complexe, et le jumelage entre Kevin et Yves est a priori incongru. Pourtant, l’un et l’autre ont fait confiance aux entremetteuses que nous sommes. Les savoirs de l’apiculteur sont mobilisés dès le printemps pour démarrer une colonie, avec sa reine, à partir des panneaux aux formes atypiques envoyés par l’artiste. Avec soin, l’expérimenté apiculteur réalise le travail, malgré un léger scepticisme face à cette ruche inusitée. Leur rencontre se concrétise quelques mois plus tard, en juillet, autour de la délicate opération d’« enruchement ». L’artiste, qui est apiculteur amateur, est reconnaissant envers le professionnel qui a procédé à l’essaimage dans le cadre insolite du projet. Les deux se rejoignent dans leur vision : le métier d’apiculteur assure la survie des abeilles domestiques en présence de prédateurs et de maladies. Responsables de près de 70 % des récoltes mondiales avec leur pollinisation, celles-ci voient leur avenir menacé avec leur l’activité humaine. La structure en acier et les panneaux solaires de la ruche de New Xanadu imaginent toutefois un futur idéalisé où ces précieux insectes pollinisateurs subsistent. Aux Jardins Daniel A. Séguin, le public a d’ailleurs pu les voir à l’œuvre, faisant ainsi écho aux différentes initiatives d’observation scientifique qui invitent le public à participer à la recherche.

Nous avons abordé Orange 2018 : l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe avec notre regard de jumelles, croisant nos domaines respectifs – l’agronomie et les arts visuels – pour conjuguer de manière inédite des personnes et leurs savoirs, liant ainsi des points de vue différents à des sensibilités qui se sont révélées convergentes. Au fur et à mesure que nous avons avancé dans l’interdisciplinarité de ce projet, fondé sur la rencontre franche de deux mondes, des points de jonction, parfois inusités, sont apparus, de même qu’autant de ponts entre les personnes, les organisations impliquées et les publics touchés. Notre duo est décloisonné et a véritablement défié l’isolement de chacune des parties ; la dyade est devenue rhizome, faisant place à une multitude, à une prolifération d’interconnexions aux formes variées.

Les jumelles Charron sur les rives du fleuve Saint-Laurent, 1981. Photo : Carole Rivard. Courtoisie des autrices

Pour que la magie du travail des duos – le nôtre comme ceux que nous avons créés – opère, il fallait, de part et d’autre, une disposition commune : accepter le risque d’exposer son univers professionnel à celui de l’autre, cultiver le respect mutuel et maintenir une ouverture suffisamment sincère pour que la rencontre advienne, même là où des sujets plus sensibles auraient pu amener les parties à se braquer. C’est précisément dans ces zones de friction et de déstabilisation potentielles que l’expérience s’est révélée la plus fertile. La dynamique avec l’autre éveille des forces nouvelles, surprend par des tournures inattendues et s’avère un puissant agent de transformation.

Ce que cette expérience nous aura appris, au fond, c’est que la connivence ne se décrète pas : elle se construit patiemment, dans l’acceptation de ne pas tout maîtriser du monde de l’autre. La gémellité n’est peut-être que cela : une forme d’attention particulière à l’autre, un art de la rencontre. 

Cette réflexion découle de la 6e édition de Orange 2018 : l’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe, qui a eu lieu du 16 septembre au 28 octobre 2018 à Saint-Hyacinthe et dans le Kamouraska, avec la participation des artistes Benoit Aquin, Pascal Audet, Magali Babin, Michel Boulanger, Paul Chartrand, Andréanne Godin, Siebren de Haan, Laurent Lamarche, Diane Landry, arkadi lavoie lachapelle, Mériol Lehmann, Kevin Michael Murphy, Amélie Proulx et Lonnie Van Brummelen.


 

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