À l’aube du 60e anniversaire de l’Atelier Graff et des 10 ans de L’imprimerie, centre d’artistes, nous, Caroline Boileau et Laurie Magnan, réfléchissons aux formes de célébration possibles des centres d’artistes autogérés, un modèle riche en héritage, mais traversé par de profondes mutations. Fondé en 1966, l’Atelier Graff, l’un des premiers centres autogérés au Québec, a marqué l’histoire des arts imprimés de la province en posant les bases d’un modèle alternatif fondé sur la coopération, la liberté créative et le partage des savoirs.
Le Cabinet, espace de production photographique créé en 2012, a soutenu ses membres en offrant à prix abordable l’accès à un lieu de travail et d’échanges, à des équipements spécialisés et à un service d’impression numérique. En 2016, la mutualisation de ces deux lieux a permis l’avè nement de L’imprimerie, installée dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Cette décision de fusionner, aussi politique qu’opérationnelle, visait à unir leurs forces, à collectiviser les ressources, à repenser le modèle de gou vernance et à offrir à diverses communautés artistiques un lieu vivant, pluriel et résilient. En 2026, plusieurs autres jalons importants seront posés dans la province : les 20 ans de la biennale VIVA ! Art Action, les 30 ans d’Ada X, de même que les 40 ans de DAÏMÔN, Imago et Regart. En outre, le Centre des arts visuels fêtera 80 années d’existence. Après des déménagements, des crises, des changements de structures ou d’autres bouleversements, la mission des centres semble perdurer. Ils continuent de soutenir la création, de favoriser le développement et le rayonnement des artistes, en plus de maintenir vivantes les scènes artistiques dans toute leur diversité.
Dix ans plus tard, nous souhaitons revisiter cette trajectoire sous la forme d’échanges et nous poser les questions suivantes : que signifie « faire anniversaire » pour un centre d’artistes ? Quels récits voulons-nous partager ? Quelles traditions voulons-nous créer ? Que devons-nous transformer pour assurer la pérennité des centres dans un écosystème culturel précaire et en constante reconfiguration ?
Caroline Boileau (C. B.) — Alors, comment souligner un anniversaire ? S’agit-il de simplement mesurer le temps passé, l’expérience acquise et les projets réalisés ? Ou devons-nous plutôt porter notre attention sur le chemin qui reste à parcourir et les rêves qui attendent d’être réalisés ? Peut-être s’agit-il de « faire anniversaire » comme une course à relais, en gang en se passant le bâton de main en main pour voir ce que d’autres feront autrement, avec leur énergie propre et leurs habiletés particulières. Ce qu’on se passe de main en main est un mode de fonctionnement alternatif qui remet en cause des façons de faire sclérosées. En créant l’habitude d’un lieu vivant qui accueille une communauté plurielle et surprenante, ce qu’on se passe est un condensé de résilience, de confiance, de curiosité et de respect. À qui le tour ?
Laurie Magnan (L. M.) — Souligner un anniversaire, c’est prendre le temps de regarder en arrière, de se rappeler les bons coups comme les erreurs, pour apprendre d’elles et éviter de les répéter. C’est se souvenir de l’histoire de nos centres, des communautés qui les habitent et des collaborations qui les nourrissent. Au-delà de la nostalgie des débuts, avant l’institutionnalisation et la lourdeur administrative, c’est se rappeler les luttes et les forces communes qui ont façonné ces espaces. Dans un contexte de précarité, de sous-financement chronique et d’épuisement professionnel, pouvons-nous encore rêver à un avenir meilleur ? Alors que l’autonomie des centres est mise à mal par la pression constante des instances subventionnaires et le manque criant de ressources, je pense à ce qui distingue ces lieux dans ce monde. Je veux rester dans la marge, donner plus de place à l’expérimentation, à la solidarité et à la résistance contre la marchandisation de l’art. Je veux croire en des espaces autogérés, ouverts, pluriels, porteurs d’idées et d’actions. Je veux ressentir de nouveau le besoin urgent de nous regrouper et de nous organiser afin de les garder vivants.
C. B. — Quels récits voulons-nous transmettre ? J’écris « transmettre », mais je pense plutôt à « partager », car transmettre implique une relation de pouvoir, une hiérarchie où une personne « sait » tandis que l’autre se contente « d’apprendre ». Partager suppose une relation horizontale qui prend du temps, nécessite une écoute, un intérêt réciproque, un dialogue nourri d’expériences variées, un espace à occuper et à transformer ensemble, bref, une passation de forces vives. L’une des grandes forces de L’imprimerie réside dans cette horizontalité où chaque personne de la communauté est invitée à apprendre dans un mouvement de va-et-vient circulaire : la personne qui partage ses trouvailles, ses outils et ses ressources avec son entourage recevra aussi des astuces des autres, lors de présentations et de formations, ainsi que dans le contexte des groupes de travail, grâce à un mode de faire ensem ble, côte à côte, dans un atelier ouvert.
L. M. — Quand je pense au partage, je pense aux centres d’artistes et vice versa. Ils rendent accessible à tous·tes des expositions gratuites, des formations, des services et des espaces à prix abordables. Ce partage m’apparaît nécessaire contre l’individualisme, contre la montée de l’extrême droite, contre le capitalisme sauvage et son néolibéralisme. L’autogestion, c’est lent et long, parce que nous prenons le temps de nous poser des questions. Est-ce réellement une urgence ? Que devons-nous faire ? Cela implique de travailler avec des personnes de tous horizons, qui ont des manières différentes de faire et de penser. Ce sont des processus complexes et parfois conflictuels, mais cette diversité réactualise la vitalité des centres, repousse les limites et réinvente les pratiques. Accepter l’incertitude, les tensions et les négociations forge des communautés vivantes, plurielles et résilientes. Ce qui demeure, décennie après décennie, au cœur des centres d’artistes, c’est le soutien aux artistes, qui consiste à écouter leurs doutes et à considérer leurs aspirations pour ainsi briser l’isolement. Faire vivre des espaces de création où les échanges sont ouverts et sécuritaires, où la diversité des parcours et des rythmes est reconnue. C’est un engagement exigeant, mais qui laisse place à l’inattendu, à la prise de risque et à la beauté du collectif.
C. B. — Plus d’un demi-siècle après la création des premiers centres d’artistes autogérés, privilégier et nourrir l’intelligence collective pour grandir ensemble, être fort·e·s et résilient·e·s dans un monde de plus en plus hostile sont toujours criants d’actualité. J’ai lu quelque part que pour se sentir exister, il fallait hésiter. L’hésitation ralentirait la cadence folle de nos vies trop remplies, le temps de se questionner sur ce qui nous occupe réellement. L’hésitation créerait ainsi une pause, un « et si… » porteur de changements durables, réfléchis et pesés. À cette hésitation, ajoutons une bonne dose de confiance pour faire place à des projets ponctuels urgents, à ce qui doit prendre forme là, tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard. Enfin, cultivons la curiosité pour accepter nos différences qui nous surprennent autant qu’elles nous émeuvent. Et si nous nous risquions à faire les choses avec passion ?
L. M. — Il reste des angles morts à nommer : la surreprésentation des femmes, la blanchité du milieu, la difficulté de collaboration entre anglophones et francophones, le capacitisme. Et je me demande sur quelles bases voulons-nous rêver l’avenir ?
C. B. — Et si, pour transformer et assurer la pérennité des centres dans un écosystème culturel fragile, précaire et en constante reconfiguration, nous devions ralentir ? Ralentir la cadence effrénée des projets à faire ; ralentir pour prendre le temps de connaître les réalités des artistes, des centres et des organismes communautaires ; ralentir afin de tisser des liens de solidarité avec des voisin·e·s pour s’ancrer profondément dans un écosystème, dans une histoire du lieu où nous travaillons ; ralentir pour aiguiser notre esprit critique et notre libre arbitre, pour laisser s’exprimer toute notre créativité.