À l’écran, un diptyque vidéo fait défiler des images de la vie souterraine à Helsinki, en Finlande. Dans les méandres des couloirs de ces bunkers civils reconvertis, une tireuse à l’arc ambidextre, un saxophoniste, un joueur de batterie, un musicien noise et une organiste performent. Ces lieux, coupés de la lumière du jour, flottent hors du temps, entre un passé figé, un présent situé et un futur spéculatif. Dans l’alternance des images superposées, une boucle se compose entre les différentes sonorités des musicien·ne·s qui font résonner ces espaces autrement. Normal Times. La vie minérale (2018) est l’incarnation même de la pratique en duo de Jean-Maxime Dufresne et Virginie Laganière : une œuvre polyphonique construite autour du son et de l’image, qui révèle des éléments inusités de l’environnement, qu’il soit bâti, naturel, technologique ou humain. La succession des images, quant à elle, reflète leur dynamique de création : fluide et organique, guidée par une profonde intuition et une curiosité insatiable.
La rencontre entre Jean-Maxime et Virginie en a d’abord été une de cœur. L’art étant indissociable de leur vie respective, cette rencontre s’est naturellement articulée à travers des intérêts communs : le son, l’image, l’architecture, l’espace et le territoire. Dès l’enfance, les deux artistes confectionnaient des mixtapes sur des cassettes pour leurs ami·e·s en écoutant la radio. Leur pratique en duo a donc commencé avec le son : des enregistrements que le couple réalisait lors de promenades, sorte de dérives psychogéographiques en milieu urbain au croisement de la captation audio et de la cartographie affective. Rien d’anormal pour ce binôme, qui privilégie la recherche et la création sur le terrain, que ce soit en explorant les zones périphériques de Gatineau, en gravissant des glaciers en Suisse ou en sillonnant des paysages post-olympiques partout dans le monde.
Car Jean-Maxime et Virginie sont des êtres aériens, qui ont non seulement besoin de bouger, mais aussi de jouir d’une liberté de mouvement et de s’ancrer dans les milieux investigués. Leur feuille de route de résidences internationales en témoigne : Japon, Finlande, Chine, Suisse, etc. Le format de ces séjours, tant dans leur durée que dans leur mode de travail intensif, favorise le contexte d’incubation propre à leur méthodologie de recherche et à leur approche artistique. Grâce à ces temporalités étendues, les artistes peuvent apprivoiser un lieu alors que le territoire et ses habitant·e·s s’ouvrent graduellement. En effet, leur démarche collaborative, qui mêle perspective scientifique et expérience affective, convoque les points de vue de divers·es intervenant·e·s autour d’un même sujet. Leurs vidéos se déploient donc dans un rapport choral, où les voix se répondent et se complètent. Le fil narratif, tissé avec minutie, va parfois même jusqu’à brouiller les cartes sur l’origine des propos parmi les différentes personnes interviewées. Ainsi, dans Chromatopia (2025), enquête sur la polysémie de la couleur réalisée lors de leur résidence de recherche-création à la Fondation Guido Molinari, à Montréal, les propos s’accordent pour n’en devenir presque un seul. Est-ce la voix du sociologue Hervé Fischer, du docteur en sémiologie François Chalifour ou du professeur en physique optique Vasile Diaconu ? L’objectif n’est pas de s’y attarder, mais plutôt de suivre ce fil d’Ariane, qui structure la nature kaléidoscopique de leurs recherches.
Pour ces artistes à la fois intuitif·ve·s et méthodiques dans leurs recherches, la pratique en duo permet d’ouvrir les projets à un éventail de possibilités que celle en solo ne pourrait offrir. D’un point de vue purement pragmatique, à deux, les idées sont multipliées, les tâches sont partagées, les prises de vue sont décuplées. À deux, l’accès à des lieux à la sécurité renforcée s’ouvre plus facilement ; les rencontres avec des spécialistes génèrent un registre de questions beaucoup plus large. Rien de radical ou d’exclusif dans leur division des responsabilités, cependant : malgré leurs habiletés et parcours respectifs, les deux artistes manient autant la caméra que le magnétophone, réalisent autant le montage audiovisuel que celui d’installations. La frontière est poreuse, à la fois entre leurs rôles et entre leurs pratiques individuelles, qui se nourrissent de leurs œuvres collaboratives.
Regarder Jean-Maxime et Virginie travailler ensemble, c’est assister à une danse maîtrisée avec brio, où les corps et les esprits communiquent en permanence. Leur pratique en duo est fluide, efficace et surtout, sentie : un regard posé avec attention sur le monde et les nombreuses façons de l’observer, de le comprendre, de l’habiter. Par l’entremise de leur documentation affective et située, Jean-Maxime et Virginie révèlent les conditions atypiques de ce monde. Dans La Montagne radieuse (2022), corpus qui porte sur le rapport énergétique à la montagne, l’hydroélectricité, la temporalité des glaciers et l’expérience mystique de la nature sont tour à tour abordées. Le processus d’étoilement de leur recherche guide les artistes sur des terrains inconnus qui s’esquissent au fil des entretiens avec des spécialistes sur le sujet, comme le rêve transalpin et le magnétisme, qui sont au cœur d’une vidéo sur le Monte Verità, en Suisse. Le magnétisme, ici, n’est pas que gravitationnel, mais aussi prophétique, faisant croiser les récits d’artistes et de penseur·euse·s venu·e·s du nord des Alpes à la recherche d’air pur et d’une communauté plus libre et utopique avec ceux de l’artiste Emma Kunz (1892-1963), dont les dessins généraient une connexion spirituelle pour orienter sa pratique de guérison et de radiesthésie.
Au-delà du travail du son et de l’image, la pratique de Jean-Maxime et Virginie est ancrée dans le médium de l’exposition. Leur fascination commune pour l’espace et l’architecture alimente ce processus de création spatiale. Conçus à la manière de promenades architecturales, leurs dispositifs se déploient dans un parcours immersif de plans, de formes et de volumes. Dans Chromatopia (2025), des panneaux de contreplaqué déposés à même le sol et des socles positionnés à différentes hauteurs dans la salle ont structuré les zones de couleur de l’Index chromatique, installation photographique reliant des images de leurs archives personnelles à travers le filtre chromatique. La topographie créée par ces éléments témoigne de la nature scénographique de leurs expositions et de la place du public dans celles-ci. Jean-Maxime et Virginie font preuve de générosité envers les spectateur·rice·s en sollicitant leur vécu, leur regard, leur corps. Le corpus photographique de l’Index chromatique, par exemple, était disposé de manière à faire émerger des associations entre images, formes et couleurs pour les publics, leur permettant de créer leur propre récit. La posture du duo est celle de la transmission : entre le propos de spécialistes sur un sujet et l’expérience du public – ni jugement ni prescription – tout un registre de nuances qui prend racine dans l’intime comme dans l’universel.
Des toiles géotextiles dans un camaïeu de gris protègent la fonte du glacier du Rhône, sujet d’exploration scientifique victime du réchauffement climatique comme du tourisme alpin. Ce Fragile monument (2022) a des airs de sculpture des artistes Christo et Jeanne-Claude, préservé de son environnement, mais annonciateur d’un changement futur. Dans cette vidéo, les points minuscules qui se déplacent sur la plaine ne sont pas des fourmis, mais bien des humains. Dans ce rapport à la nature altérée, la temporalité est distendue entre la mémoire millénaire des glaciers et leur disparition graduelle à cause de l’activité humaine. Le regard de Jean-Maxime et Virginie sur la scène témoigne de leur fascination pour l’habitabilité du monde, dans toute sa complexité.