Ce texte fait partie des Détours de l'été 2026, une initiative du RCAAQ et de Vie des arts, qui vise à encourager des écritures critiques attentives aux conditions dans lesquelles les œuvres et les pratiques émergent dans diverses régions du Québec, en tenant compte de leurs spécificités territoriales. Pour découvrir d’autres offres culturelles en région, vous pouvez en tout temps consulter le Répertoire du Réseau Art Actuel : une carte interactive qui spatialise le réseau des centres d’artistes autogérés du Québec.
Les mains dans un buisson, je cueille des feuilles de persil de mer et des pétales de rose avec précaution. Le soleil plombe tandis que, entourée de vesce jargeau, de marguerites et de sapins, j’aperçois au loin, d’une part le fleuve, et de l’autre, les montagnes, que j’ai traversées en parcourant la route 138 pour venir à la rencontre de Karine Locatelli et du territoire qui l’accueille. Alors que nous cueillons et discutons, les abeilles bourdonnent, le vent souffle dans les arbres, l’odeur saline du fleuve effleure nos narines. Charlevoix s’invite dans la conversation.
Comme le prouve cet instant, la région marque l’imaginaire par son caractère pittoresque. Influencée par les peintres pleinairistes – pensons à Clarence Gagnon et René Richard –, elle est aussi largement reconnue pour sa tradition de villégiature bourgeoise, des « bateaux blancs » aux nombreux domaines privés, en passant par le récent Club Med. Aujourd’hui, Karine Locatelli m’invite à contempler cet endroit, qu’elle a choisi comme maison sous un autre angle. Non pas celui d’un conquérant saisissant l’ensemble de ce qu’il y a de beau à voir en un seul coup d’œil, mais plutôt dans une relation intime, qui passe par les sens et le temps long. Elle m’a conviée à une sortie de cueillette sauvage.
C’est dans cette même posture que l’artiste développe sa démarche qui, enracinée dans les montagnes, au contact des perdrix, des poissons et des champignons, se déploie à travers la randonnée, la chasse et la pêche. Le rapport de l’artiste à la forêt est quotidien : elle la parcourt, l’arpente et l’observe. Charlevoix n’est sans doute pas étrangère dans cette relation. Je me souviens, lorsque j’y habitais par intermittence, d’avoir été magnétiquement attirée par la nature, par un désir de la côtoyer, puis d’avoir été bouleversée par les transformations liées aux changements de saison que je pouvais y constater et que je n’avais jamais remarquées en ville. Ici, le bruit est moins fort, tant sur le plan visuel que sur le plan auditif. Alors, peut-on réellement écouter ce que le vivant nous raconte du matin au soir ?

C’est ce que nous transmettent les dessins et les installations de l’artiste Karine Locatelli, qui se déploient en dialogue avec l’histoire chargée du lieu qu’elle a choisi d’habiter. Elle y actualise la tradition paysagiste charlevoisienne, s’éloignant d’une romantisation pour privilégier un lien sensible avec le vivant, mais aussi pour y inclure les traces humaines, parfois non désirées – on pense à une canalisation de fossé, à une mitaine perdue… « Ma relation au territoire est largement teintée par ma pratique de la chasse et de la pêche. Ça donne une vision de la forêt tellement complexe, parce que ça me fait porter attention à des détails : une piste de lièvre dans la terre, l’écorce grattée par les bois d’un orignal. En fait, la faune est présente même dans son absence. »
Au-delà des œuvres, le travail de Karine s’inscrit en profonde réciprocité avec le territoire qui l’accueille. Il prend notamment la forme du militantisme lorsqu’il est question de protéger les derniers caribous de la région face à un plan de développement éolien1. Les œuvres elles-mêmes portent cette dimension, mais de façon plus latente. Si l’artiste ne souhaite pas faire de son travail un message politique, elle est parfaitement consciente de la portée de ses choix. « Aujourd’hui, choisir de peindre un paysage nordique, c’est politique. La création me semble de plus en plus un acte de résistance. »

La réciprocité de l’artiste envers sa région ne passe pas que par son lien avec la forêt et ceux·celles qui l’habitent : elle se déploie aussi dans sa relation avec les commerçant·e·s locaux. Aujourd’hui, nous cueillons justement les roses pour les Faux bergers et le persil de mer pour Hydromel Charlevoix. « Ici, il y a un réel intérêt et un effort pour intégrer l’art contemporain partout ; beaucoup de gens comprennent son importance au sein de l’écosystème charlevoisien. » On retrouvera d’ailleurs plusieurs de ses œuvres, souvent réalisées sur invitation, dans des commerces et des espaces publics.
Néanmoins, le manque d’organismes culturels, une réalité fréquente en région, se fait sentir. L’absence de cinéma, de théâtre ou de formation professionnelle en arts fragilise l’accès à la culture. « Heureusement, il y a le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul qui fait un contrepoids. Mais il manque toujours des espaces de production, de rencontre entre artistes. Les centres d’artistes pourraient justement être le type de lieux qui auraient le potentiel de nourrir la communauté tout en aidant à la professionnalisation. Par exemple, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, lors de ma maîtrise, j’ai été marquée par la richesse artistique apportée à la région par Langage Plus et Sagamie, la communauté qu’ils ont construite. Là-bas, on a accès à du matériel spécialisé, à des expositions d’art actuel de qualité, à des artistes et travailleur·euse·s culturel·le·s ferré·e·s. Ça a transformé ma manière d’être artiste et m’a offert mes premières opportunités artistiques professionnelles. » Bien que Charlevoix soit située à proximité de la ville de Québec, cet éloignement des ressources artistiques, de la recherche en art et des équipements spécialisés marque aussi le travail de l’artiste, qui se rend fréquemment à Québec et à Montréal pour profiter des installations et savoirs de certains centres d’artistes comme Engramme. « Ce qui est fou dans tout ça, c’est que pour les bailleurs de fonds, on fait partie de la même région administrative que Québec, et nos projets sont comparés à ceux de là-bas. Mais notre réalité n’est pas la même. »

Cependant, pour Karine, son choix de s’installer dans Charlevoix demeure le bon. « En région, la temporalité change, il y a moins de stimuli, on a plus de temps, un plus grand espace pour s’épanouir, un vrai temps pour réfléchir. Pourtant, l’accès à un atelier est plus facile ici. Ce sont deux choses absolument cruciales pour une pratique artistique. » Il est vrai que, si sa décision de s’éloigner des grands centres pour faire de l’art amène son lot de défis, la cohérence entre son mode de vie et sa démarche ne pourrait sans doute pas se déployer avec autant de force ailleurs.
C’est ce que l’on pouvait observer dans l’exposition solo que lui a consacrée le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul en 2024, avant d’être présentée au Centre national d’exposition de Jonquière jusqu’au 15 octobre prochain, sous le commissariat de Gabrielle Bouchard, avant de poursuivre sa circulation en Colombie-Britannique. Tel que l’indique l’artiste, « Charlevoix, c’est la maison, le camp de base pour ensuite explorer. » Par ce corpus et son voyagement à travers un réseau de lieux culturels, l’artiste nous invite ainsi à côtoyer le vivant de son chez-soi à sa manière. Ses dessins, ses toiles, ses céramiques et ses tissages se déploient tant sur les murs qu’au sol. Comme lors de notre cueillette, il faut, pour bien voir le paysage, le contourner, déambuler, se pencher pour en scruter les détails, entrer en relation avec les œuvres de la même manière que leur autrice noue ses liens avec le vivant avec qui elle cohabite.
