Récits visuels
(Hiver 2025) No. 279
(Texte) JACQUELINE VAN DE GEER

(Photos) KEVIN DELAMOURD

La beauté de l’âge : un nouveau regard

La vieillesse peut-elle témoigner de la beauté ? À quoi cela ressemblerait-il, et comment le vivrions-nous si chaque âge, en particulier la vieillesse, pouvait servir de modèle ? On se débat avec le temps qui passe, n’est-ce pas ? On nous pousse à désirer une jeunesse éternelle : c’est une sorte de course contre la montre pour ne jamais voir apparaître une ride ni ressentir le poids des années, au risque d’apercevoir celles-ci se matérialiser à la surface de nos peaux. On vit dans un monde obsédé par la jeunesse. Quand on a un certain âge, la société nous martèle que c’est fini, que l’occasion est passée, pour toujours.

On consomme des crèmes, on cherche des élixirs, l’ambroisie. Tout ça pour éviter cette étape inévitable : le vieillissement. Et si, au lieu de le fuir, on l’accueillait, ce vieillissement ? Moi, à 66 ans, je sens cette transition. Je passe de la femme d’âge mûr à l’aînée. Et cette étape, loin de me terrifier, m’intrigue, me galvanise. On vit dans un monde qui dia bo lise la vieillesse, surtout celle des femmes. On nous matraque avec l’idée qu’être jeune, c’est être valide. Mais refuser de vieillir, c’est refuser de vivre, tout simplement. Alors, si on transformait cette angoisse en célébration ?

J’ai envie d’ouvrir une conversation sur ce sujet. J’imagine un monde où les frontières s’estompent, où le banal côtoie l’excentrique, où l’ordre se fond dans le chaos de la vie libre, sans préjugé ni âgisme. Une vie, comme une performance, qui serait comme un cri : savoir vieillir et l’accepter. Pourquoi se cacher, se masquer, quand on peut témoigner avec fierté de ses années vécues, de son expérience ? On peut se libérer de cette pression d’être « toujours jeune ».

EXPLORER LE TEMPS QUI PASSE : MES QUESTIONS, MES STRATÉGIES

Je me pose des milliers de questions sur le vieillissement : comment ai-je envie de vieillir ? Comment je perçois les personnes âgées ? Quelles histoires, quels héritages nous transmettent nos aîné·e·s ? Comment peut-on créer des mondes pour vieillir sans honte, mais avec dignité ? Quels sont les avantages de prendre de l’âge ?

Quand je repense à mes 20 ans, je me souviens d’une version de moi-même toujours en quête d’approbation. Chaque décision, chaque parole, était pesée à l’aune du regard des autres. C’était une course sans fin, une quête de perfection qui épuisait mon énergie.
Aujourd’hui, avec l’âge, j’ai l’impression d’avoir gagné une liberté immense, une liberté intérieure que je n’aurais jamais soupçonnée. Les doutes et les insécurités de ma jeunesse se sont peu à peu dissous. J’ai appris à me connaître, à accepter mes failles et mes faiblesses, non plus comme des défauts, mais comme des parties intégrantes de mon histoire. Cette acceptation m’a permis de vivre de manière plus authentique, en accord avec moi-même !

VIEILLIR, UN ART

Mon projet au Centre Phi, Devenir pétillant (2024), recueillait les voix de personnes âgées montréalaises : j’ai interviewé des gens de tous horizons sur leur rapport au vieillissement, leurs attentes, leurs histoires et leurs souvenirs. Ensemble, on a exploré nos mémoires, faisant surgir l’idée que vieillir, ce n’est pas seulement un corps qui change, mais c’est aussi une vision du monde qui évolue. Armé·e·s de nos années, on devient des porteurs de souvenirs, personnels et collectifs. J’ai énormément aimé guider des ateliers où l’on discutait, partageait et improvisait autour de ce thème !

Deux listes de souvenirs ont été créées. L’une, collective, retraçant des jalons de l’histoire : la mort de Martin Luther King, la chute du mur de Berlin, le 11 Septembre, la pandémie ou l’élection de Donald Trump… L’autre, personnelle : l’enfance, les premiers concerts, les premiers amours. L’idée était, d’abord, de voir comment nos histoires individuelles se mêlent aux grandes histoires. Ensuite, de partager nos vécus, nos mémoires, pour comprendre comment on vieillit, de manière intime et incarnée ; au-dedans de soi. J’ai invité les aîné·e·s à se faire photographier de manière à rendre une image étincelante d’elles-mêmes et d’eux-mêmes, produisant une série de portraits extravagants : de David, qui est apparu devant l’appareil photo avec des coquillages et un tuba, à Alana, qui avait transformé un rideau de douche en une cape colorée, en passant par Jennifer, dans sa tenue de sport, Patricia, dans un costume de motard en cuir, et Louis, dans une tenue queer fantaisiste, entre autres !

Les avenues explorées par les participant·e·s étaient énergiques, inspirantes et parfois surprenantes. Mais rien de tout cela ne m’a étonnée.
Parce que j’ai la certitude qu’en chacun·e de nous vit un espace qui se situe quelque part entre une chambre d’enfant et une archive. Et c’est depuis ce lieu, à la fois rêvé et très concret, que je veux célébrer le vieillissement, d’une manière à la fois sauvage, libre, intime et personnelle. Face à des structures qui veulent me mettre à l’écart, j’ai le désir ardent de faire pleinement partie de la vie, de manière pétillante.
En vieillissant, on ne perd pas sa lumière ; on la transforme. Elle passe du feu vif de la jeunesse à une braise plus douce, mais tout aussi puissante, qui éclaire avec plus de sagesse et de discernement. C’est cette lumière qui nous rend visibles et authentiques, et qui nous permet d’inspirer les autres. Car vieillir, c’est aussi continuer à briller ! 

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