(Texte) MARYSE MORIN
Numéro 277
Lors de sa résidence de recherche et de création au pied de la calotte glaciaire du volcan Vatnajökull, en Islande, l’artiste australienne Michaela Gleave assemble une bombe pyrotechnique qu’elle dépose dans une brouette de jardin avant d’en activer la mèche. Le feu d’artifice entame dès lors sa trajectoire absolue en autant de sonorités explosives de la divinité¹. Depuis, la performance unique pour une seule personne qu’est I Would Bring You the Stars (2010) poursuit sa lancée interstellaire… à l’infini.
L’approche conceptuelle à échelle cosmologique de Gleave met en œuvre bon nombre de phénomènes scientifiques qui exaltent nos champs de perception tout en agissant sur la compréhension de ce qui nous entoure. Levez les yeux vers le ciel nocturne et vous y trouverez une empreinte du passé, nous rappelle-t-elle, puisque la lumière d’une seule étoile peut mettre jusqu’à 400000 ans avant d’arriver jusqu’à nous⁴. Big Bang.
L’une de ses œuvres, A Galaxy of Suns (2016), prend la forme d’une application mobile cooptant le GPS du téléphone intelligent4. La voûte céleste est sa partition. Écoutez : vous faites actuellement l’expérience d’une conversation géolocalisée en sympoïèse avec les étoiles. La distance entre ciel et terre se fond soudainement en un espace de « contact » au profit des registres graves et des tons supérieurs assignés méthodologiquement par l’artiste à la Voie lactée. You are – maybe – meeting the universe halfway⁵. L’œuvre n’est pas sans rappeler à notre mémoire les aspirations de la théorie pythagoricienne de la Musique des Sphères, relayant l’harmonie inhérente aux concentricités de l’Univers. En s’appuyant sur les mouvements de rotation de la Terre et en les mettant en relation avec la position géospécifique de l’usager, le dispositif rend possible la sonification des étoiles sur 360° selon des paramètres tels que leur emplacement, leur luminosité, leur taille, leur âge, leur composition chimique et leur point d’horizon. Il génère ainsi des variables sonores et esthétiques, notamment par le rythme, le volume, la couleur et l’intensité lumineuse de ces astres.
Se consacrer à l’étude de la beauté, c’est prendre note, au bénéfice de l’univers, de tous ces lieux et de tous ces moments ou l’on observe la beauté. Je ne peux plus saisir la beauté par les poignets et exiger d’elle un sens ou une formulation. Je ne peux qu’observer cet endroit oles choses se touchent².
Un tel enchevêtrement entre notre position terrestre et la cartographie active des étoiles ouvre à de nouvelles postures qui excèdent la simple interaction ; on fréquente désormais une forme d’intra-action. C’est au moyen de la matière sonore, de la lumière et de l’espace-temps que Michaela Gleave reconnaît «l’expressivité, le dynamisme et l’agentivité de la matière⁶ » qui se lient en de nouveaux rapports au(x) monde(s).

Si rien ne se passe d’essentiel dans le monde sans que le bruit ne se manifeste⁷, c’est avec doigté et une attention toute particulière à l’agentivité offerte par la performativité du son qu’Angelica Mesiti développe un corpus reposant sur des modes de communication et de traduction qu’elle collecte de par le monde, à la façon du ready-made. Émerge de ses assemblages transculturels un corpus artistique porteur d’une esthétique de l’existence ; une phénoménologie de nos corps-instruments – ces récepteurs-émetteurs-transmetteurs qui convoquent le sens de ce qui circule entre nous – née des principes de connectivité matérielle, physique et humaine d’une méthodologie de l’enchantement.
Angelica Mesiti représente l’Australie, en 2019, lors de la 58e Biennale de Venise et crée ASSEMBLY spécifiquement pour le pavillon australien, sous le commissariat de Juliana Engberg. L’œuvre se présente dans un cadre architectural inspiré de la forme historique du cercle communautaire et de l’amphithéâtre, et explore les contours de la démocratie par le biais de l’image en mouvement, de la musique et de la poésie⁸, sous la forme d’une installation vidéo à trois canaux, et à six canaux mono pour le son. Elle mène la captation de manière in situ au Sénat de la République, à Rome, ainsi qu’au Parlement de Canberra, en Australie.
C’est à la suite de la découverte, dans un marché aux puces à Paris, d’une machine sténographique datant du XIXe siècle – la Michela –, jadis utilisée au Sénat d’Italie lors de la transcription de rapports parlementaires officiels afin d’assurer la transparence du processus démocratique, que l’artiste entreprend de créer son dispositif. En reliant la Michela à un clavier de piano, l’artiste active une suite de récits, emprunte la posture de narratrice et provoque l’émergence d’une partition musicale dont l’interprétation sera « chorégraphiée » de chambre en chambre – chambres du Sénat et chambres du Parlement – en un parcours déambulatoire. Porté·e·s par la caméra omnisciente de l’artiste, nous nous promenons à travers les corridors inhabités, puis errons vers l’émergence graduelle de cliquetis qui proviennent du cœur du Sénat, où un sténographe s’affaire à la transcription mélodique du poème To be written in another tongue, du poète australien David Malouf. Nous sommes ainsi transporté·e·s: regard et oreille tournoient finement du sténographe au pianiste, de la viole de gambe au piano, rejoint enfin par la clarinette, nous faisant migrer de seuil en seuil⁹. Chaque musicien·ne ajoute sa couleur, permettant un glissement vers une expérience polyphonique qui se veut accueillante, comme l’entendait Paul Ricœur¹⁰.
Ainsi, de la métaphore à l’activation, puis de l’expression verbale au langage écrit en passant par la traduction et la codification, la Michela permet à l’artiste d’en appeler à une nouvelle forme d’écoute où les successions d’actions des musicien·ne·s de nationalités diverses «performent» la notion de démocratie par le jeu: jeu d’un instrument, jeu d’un mot qui devient code puis note. Les topos de Mesiti¹¹ s’appuient sur les structures de rituels de gouvernance transculturels et leur caractère liminal; l’acte de traduire se fait donc quête et méthodologie à la fois, afin de former une impulsion vers un tiers texte qui se fait mise-en-mouvement. Tel que le propose la commissaire, les musicien·ne·s et performeur·euse·s de Mesiti représentent celles et ceux qui se rassemblent et comblent le vide démocratique par leurs interprétations, leurs instrumentations, leurs improvisations, leurs gestes et leur(s) écoute(s). Iels introduisent une nouvelle énergie et créent une assemblée de participant·e·s qui contribuent à rehausser, voire à créer, un idéal commun¹².
Dans son essai À l’écoute¹³, Jean-Luc Nancy offre une relecture de notre rapport au monde via le son; la reconnaissance et la mise en résonance d’une attention phénoménologique où le corps sensible capte – «ausculte», peut-être même – les sonorités comme mode d’entendement d’un monde pluriel. Ne dit-on pas être à l’écoute?

¹ En 2016, Ragnar Kjartansson présente au Musée d’art contemporain de Montréal la performance musicothéâtrale Der Klang der Offenbarung des Göttlichen/Les Sonorités explosives de la divinité, un opéra « sans personnage autre que le paysage islandais qui a inspiré les immenses toiles défilantes peintes par l’artiste et ses amis à Reykjavik», dont la musique orchestrale est interprétée par trente-neuf musiciens et seize choristes de l’Orchestre Métropolitain.
² Bahar Orang, Là où les choses se touchent. Méditation sur la beauté, (Toronto : Book*hug Press, 2020), 4e de couverture.
³ Michaela Gleave (et al.), The influence of an idea on the physical properties of the world, (Newtown : Formist edition, 2022), p. 29.
⁴ L’application est accessible via cet hyperlien: https://apps.apple.com/ca/app/a-galaxy-of-suns/ id1124035028?l=fr-CA
⁵ Karen Barad, Meeting the Univers Halfway : Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning, (Durham: Duke University Press, 2007), p. 4.
⁶ Sylvette Babin, « Conversation avec la matière », ESSE, no 101 (hiver 2021), Éditorial, p. 6.
⁷ Jacques Attali, Bruits. Essai sur l’économie politique de la musique, (Paris : Fayard, 2001), p.11.
⁸ Angelica Mesiti : Assembly, Australia Council for the Arts, 2019, p.7.
⁹ Victor Turner, The Anthropology of Performance, (New York : Page Publications, 1987).
¹⁰ Angelica Mesiti : Assembly, Australia Council for the Arts, 2019, p.11. 11 Ibid., p.16. 12 Ibid., p.17. 13 Jean-Luc Nancy, À l’écoute, (Paris: Éditions Galilée, 2002), p.17.