Dossiers
(Automne 2026) No. 281

(En bandeau) Philippe Allard, Hôtel du lac, Tunis. Photographie. Courtoisie de la Galerie B-312.

La résidence d’artiste : quand la création réduit les distances

Mohamed Ben Soltane et Marthe Carrier, deux commissaires, l’un tunisien, l’autre canadienne, ont amorcé en 2024 une initiative audacieuse : créer un pont entre les deux continents au moyen d’un projet de résidences artistiques croisées. Ce projet est porté par la Galerie B-312, l’un des centres d’artistes autogérés les plus actifs de Montréal, en partenariat avec l’association culturelle Jiser et La Boîte, centre d’art et d’architecture. Il bénéficie du soutien du Conseil des arts de Montréal (CAM). 

Élise Provencher, Camion transportant de la paille sur la route vers Sejnane, surplombé d'un soleil en faux or sur petite pièce de grès émaillé (2026). Collage numérique. Courtoisie de la Galerie B-312

Les résidences croisées Montréal + Tunis s’inscrivent précisément dans cette dynamique d’exploration et de mise en réseau entre deux scènes artistiques. Libérées de toute obligation de résultat formel, elles proposent avant tout une immersion territoriale, relationnelle et conceptuelle. L’artiste est invité·e à partager sa démarche avec le public lors de rencontres prenant la forme de projections-discussions, ouvrant un espace de dialogue autour des enjeux contemporains de la mobilité, du territoire et de la pratique artistique. 

 

En Tunisie, les premières initiatives portées par le ministère des Affaires culturelles se sont mises en place, notamment à travers le Centre des Arts vivants de Radès et en collaboration avec la Cité internationale des arts de Paris, en France. Parallèlement, il convient de souligner la dynamique des initiatives privées, particulièrement actives dans le milieu des centres d’art indépendants de Tunis, tels que La Boîte, Jiser, Central Tunis, L’Art Rue, le B7L9, Bis32 ou encore la Fondation Kamel Lazaar. À ces acteur·rice·s s’ajoutent des institutions culturelles comme l’Institut français de Tunisie, avec la Villa Salammbô, ainsi que certaines galeries privées, dont Yosr Ben Ammar Gallery et la Galerie Elbirou à Sousse. Bien que relativement peu nombreuses, ces structures œuvrent de manière discrète, mais déterminée, selon des lignes directrices propres, et contribuent à consolider les échanges entre artistes et institutions, favorisant ainsi la circulation des pratiques, des savoirs et des réseaux à l’échelle locale et internationale.  

 

Cette collaboration entre les deux pays met en lumière la façon dont le dispositif artistique canadien se caractérise par son ouverture et par sa volonté de soutenir les artistes au moyen de programmes structurés d’aide à la création, couvrant l’ensemble des phases de la pratique : recherche, exploration, production et diffusion. Ce soutien s’étend également à la formation des artistes et à leur rayonnement aux échelles nationale et internationale. Si ce dispositif connaît aujourd’hui certaines fragilités. Il demeure néanmoins solide et cohérent, notamment lorsqu’on le compare à celui d’autres pays. 

 

Abolir les distances, révéler l’universalité de l’acte créatif et explorer les relations humaines à travers les différences et les résonances culturelles constituent l’axe principal de ce programme de résidences artistiques croisées. L’art s’y pense comme une pratique relationnelle, où la géographie se conjugue à une pluralité de processus artistiques. L’artiste est ainsi invité·e à entrer en dialogue avec la ville, le territoire et leurs dynamiques sensibles. 

 

Cette dimension est notamment mise en évidence dans le carnet de résidence de la sculptrice Élise Provencher, dont le récit poïétique, diffusé sur les réseaux sociaux de la Galerie B-312, relate ses rencontres avec l’histoire des villes tunisiennes visitées et les échos de ces expériences dans son processus créatif. Elle y documente la réalisation de petits tajines-déjeuner, inspirés de l’île de Kerkennah et peints en référence aux poteries traditionnelles de Nabeul. 

 

De son côté, l’artiste multidisciplinaire Hela Lamine a déplacé sa pratique hors de son atelier-verger de Morneg pour mener à Montréal un atelier participatif auprès d’enfants tunisiens. Intitulé Dans ma tête pousse une forêt (2025), ce projet, réalisé au parc La Fontaine, invitait les participant·e·s à intégrer leurs créations au paysage naturel, favorisant une expérience collective de création en plein air. L’atelier s’est déroulé en collaboration avec l’association Trait d’Union Solidaire – Tunisie à Montréal. L’artiste souligne d’ailleurs la richesse des échanges et la qualité des collaborations initiées dans ce contexte de résidence. 

En clôture du programme, l’artiste sonore Magali Babin a proposé une série de marches d’écoute le long de la rivière des Prairies, conçues comme un parcours à deux voix avec Hela Lamine. Ce projet de résidence apparaît comme un point sur une ligne, pour reprendre les termes de l’historien de l’art Nicolas Bourriaud dans Esthétique relationnelle (1998), tant les potentialités de rencontres et de résonances qu’il génère s’avèrent fécondes. 

Documentation photo d'une marche d'écoute conçue par les artistes Magali Babin et Hela Lamine, organisée par la Galerie B-312 dans le cadre du projet Île, fleuve, rivière. Montréal insulaire (2025).  Courtoisie de la Galerie B-312
  
  
Documentation photo d'un atelier de médiation jeunesse conçu par l'artiste Hela Lamine, organisé par la Galerie B-312 en partenariat avec Trait d'union solidaire (2025). Photo : Hanene Henchiri. Courtoisie de la Galerie B-312

Manel Romdhani (MR) : Comment est née la première idée de ce projet ? 

 

Mohamed Ben Soltane (MBS) : J’ai toujours aimé ériger des ponts. Dès 2004, avec Xavier Deluca et d’autres ami·e·s, nous avons senti la nécessité de nous investir dans la création de dialogues interculturels de manière indépendante, au-delà des grandes institutions et des grands discours. Cela a mené à la création de l’Association Jiser, qui fête aujourd’hui ses 20 ans et qui est devenue incontournable pour les artistes en Méditerranée. En venant à Montréal, il était naturel que je pense à créer cette dynamique entre le Québec et la Tunisie, et je ne pouvais trouver meilleure partenaire que Marthe Carrier, jusqu’à tout récemment à la direction de la Galerie B-312. 

 

Marthe Carrier (MC) : À la Galerie B-312, j’ai toujours accordé une grande importance à l’accueil d’artistes de l’étranger, et cette curiosité envers « l’autre » m’a amenée à développer plusieurs projets de résidences et d’expositions sur la scène internationale. Pour moi, il s’agit là de rencontres riches sur les plans artistique, humain et social. Des projets majeurs ont ainsi été menés en réciprocité avec les États-Unis, Cuba, la France, le Japon, le pays de Galles, le Liban et la Serbie; un autre est en gestation avec l’Allemagne. Lorsque j’ai rencontré Mohamed en vue de possiblement l’engager pour coordonner le projet, nos intérêts communs pour des échanges artistiques et humains se sont croisés.  

 

Ce projet de résidences croisées est aussi le fruit du hasard. Outre notre intérêt commun pour ce type d’échanges artistiques, un tout nouveau programme était offert au CAM afin de développer des liens avec des pays étrangers, en priorisant des destinations où vivent d’importantes communautés établies à Montréal. La Tunisie cadrait tout à fait dans cette optique. Nous avons déposé une demande et… c’est ainsi qu’ont pris forme les Résidences croisées | Montréal Tunis. 

 

Ces résidences croisées, qui s’étalent sur trois ans, permettent aux artistes tunisien·ne·s de séjourner pendant un mois au Québec et inversement pour les artistes québécois·es en Tunisie. Il s’agit d’une résidence de ressourcement, d’exploration et de réseautage. On ne demande pas aux artistes de produire des œuvres. Ils doivent toutefois offrir une présentation publique de leur pratique et témoigner, par l’entremise d’un carnet de résidence, de leurs expériences et découvertes, carnet diffusé sur les réseaux sociaux ou dans les infolettres. On demande aux artistes de s’impliquer, autant que possible, dans l’accueil réciproque de leur vis-à-vis. À Tunis, nous avons établi un partenariat avec La Boîte, centre d’art et d’architecture, et Jiser. 

  
Élise Provencher, Les jardins de Hela Lamine projetés sur sculpture en argile faite dans mon atelier après la résidence (2026). Collage numérique. Courtoisie de la Galerie B-312 

MR : Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées dans la mise en œuvre du projet ?  

 

MBS : Marthe a pu se déplacer en Tunisie pour une mission de prospection. La magie de la Tunisie a vite opéré, et nous avons décidé d’aller de l’avant. La Galerie B-312 a pris ce projet à bras-le-corps et le gère de façon remarquable grâce à son équipe. 

 

Il faut dire que le potentiel de collaboration entre le Québec et la Tunisie est immense. Nous avons maints points en commun et de nombreuses complémentarités. Grâce à ce projet, nous redécouvrons combien la Tunisie est accueillante ainsi que tout le potentiel de nos artistes malgré le manque de moyens. Les artistes et les partenaires tunisien·ne·s découvrent l’amabilité, la bienveillance et la sensibilité artistique des Québécois·es.  

 

Les difficultés que l’on rencontre dans ce genre de projets, ce sont avant tout les enjeux liés à la réciprocité du financement. Le projet est financé par le CAM. En Tunisie, il est très difficile d’avoir un soutien financier gouvernemental et cela crée toujours des déséquilibres. Il y a aussi une difficulté à entrer en contact avec les organismes diplomatiques où l’art et la culture semblent être un peu marginalisés malgré le rôle important qu’ils peuvent jouer. 

 

MR : Je trouve que le choix des artistes est très subtil… Pouvez-vous nous en dire davantage ? 

 

MC : Ce projet est pensé comme un espace de dialogue entre les pratiques artistiques. Chaque année, les artistes tunisien·ne·s et québécois·es sont sélectionné·e·s à partir de leurs démarches respectives, pourvu que celles-ci révèlent des affinités de sensibilité et de recherche. L’enjeu est avant tout de tisser et de nouer des liens entre des pratiques singulières. Ce qui nous frappe, c’est la force des convergences qui émergent au fil des échanges, souvent au-delà des différences culturelles ou contextuelles. L’un des aspects les plus stimulants du programme réside également dans la pérennité des relations construites : bien après la résidence, les artistes poursuivent leurs dialogues, se suivent, collaborent parfois, ouvrant en ce sens de nouvelles pistes de réflexion et de création. 

 

Merci de lire Vie des arts. Vous avez consulté tous vos articles gratuits. Abonnez-vous pour avoir accès au contenu complet.

Institutionnel

1 an
3 numéros
+ accès aux contenus Web
65,00$ CAD

Web

1 an
accès aux contenus Web
30,00$ CAD

Soutien

3 ans
9 numéros
+ accès aux contenus Web
115,00$ CAD

Abonnement institutionnel ou OBNL

Consultez nos offres

Vous avez déjà un compte ?

Connectez-vous

*Livraison incluse