Dossiers
(Automne 2025) No. 278
(Texte) Raphaël Ouellet

L’abstraction bureaucratique néolibérale dans le champ de l’art

La bureaucratie se base, pour la gestion et la compréhension du monde, sur une série d’abstractions arbitraires qui entrent parfois en conflit avec ce monde qu’elle souhaite décrire. L’idéologie néolibérale – dans son obsession de l’efficacité, son impératif de rentabilité et son idéalisation de l’entrepreneuriat – accentue cet écart entre le réel et sa représentation bureaucratique. Au sein du champ de l’art, la paperasse à gérer, les formulaires à remplir, les critères à respecter multiplient les tâches administratives des artistes et des travailleur·euse·s culturel·le·s. Je souhaite ainsi entreprendre une réflexion sur la place que prend l’abstraction bureaucratique dans notre milieu et argumenter qu’une remise en question du dogme néolibéral pourrait être le premier pas pour dépasser cet état de fait.

La bureaucratie est souvent critiquée, mais rarement définie. Pour le dire avec le sociologue Max Weber, je l’entends comme le mode de fonctionnement administratif de l’État et de la grande entreprise modernes. En son cœur, on retrouve un besoin de prévisibilité et de calculabilité des résultats. Pour y arriver, la bureaucratie se structure au moyen d’une hiérarchie et d’une division du travail en fonctions spécialisées : cette structure affirme son autorité grâce aux normes officielles et aux règles impersonnelles qui l’organisent¹. 

Max Weber, « Caractéristiques de la bureaucratie » (1922), dans Pierre Birnbaum et François Chazel, Sociologie politique t.1 (Paris : Libraire Armand Colin, 1971).

Selon l’anthropologue David Graeber, ce système instaure une relation inégalitaire entre l’administration bureaucratique et les gens qui doivent s’y contraindre : de l’imposition parfois violente de ces règles et normes impersonnelles – de ces abstractions – émerge des contradictions et des absurdités déshumanisantes généralement associées à la bureaucratie².

David Graeber, The Utopia of Rules. On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy (New York : Meville House, 2015).

L’artiste Serge Lemoyne soulignait, déjà en 1984, l’absurdité de certaines décisions prises dans ce système. À la galerie Michel Thériault, il invite alors le public au vernissage d’un ensemble récent de toiles, la série Noms (1983-1984). Or, sur les murs de la galerie ne sont projetées que des diapositives représentant les œuvres ; ces mêmes diapositives qui sont reçues par les comités, puis utilisées dans les sphères administratives des musées et des bailleurs de fonds pour évaluer les dossiers et ainsi accorder une exposition ou un financement. Le public, interviewé par un complice de Lemoyne, livre à la caméra ses impressions divisées, alors que, pendant ce temps, Lemoyne observe l’évènement dans une autre pièce, à l’aide d’un système de caméras à circuit fermé. Ce happening sera dès lors connu comme Le triste sort réservé aux originaux³ (1984). 

Marcel Saint-Pierre, Serge Lemoyne (Québec : Musée du Québec, 1988), p. 156 ; Eve-Lyne Beaudry et al., Lemoyne : Hors Jeu (Québec : Musée national des beaux-arts du Québec, 2021)

Car, bien entendu, il serait impossible pour l’administration du ministère de la Culture⁴ ou d’un grand musée de travailler à partir des originaux des œuvres d’art : la logistique serait certainement intenable. Là où le bât blesse, c’est que ces diapositives ont été remplacées, aujourd’hui, par des images numériques et deviennent le seul contact possible avec l’œuvre pour les fonctionnaires et les jurys. La reproduction devient plus réelle que le réel.

Le ministère des Affaires culturelles gère jusqu’en 1994 le financement public de l’art au Québec. Ce mandat passe ensuite au Conseil des arts et des lettres.

Cet exemple semble anodin, mais Lemoyne nous aide ici à comprendre comment la bureaucratie traduit la réalité. La diapositive est à l’œuvre d’art ce que la norme, le critère, le formulaire sont au monde : des abstractions avec lesquelles on travaille par nécessité ou par souci pratique. Elles en viennent à remplacer ce qu’elles représentent. Ce n’est plus la bureaucratie qui sert le réel, mais le réel qui se plie à la bureaucratie.

John Boyle Singfield, vue de l’installation The Gathering présentée à AXENÉO7 (du 23 septembre au 12 décembre 2020). Avec l’autorisation de AXENÉO7. Photo : Jonathan Lorange (aussi en p. 60 et 61)

 

Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979 (Paris : Seuil, 2004)

Le néolibéralisme, entendu ici comme les valeurs et méthodes de l’entreprise privée apposées à toute la société⁵, jette de l’huile sur le feu en amplifiant les tendances bureaucratiques préexistantes. Selon la politologue Béatrice Hibou, en idéalisant l’entreprise en tant qu’organisation sociale par excellence – et, par conséquent, l’entrepreneur·e en tant que citoyen·ne idéal·e –, la bureaucratie emprunte les abstractions issues de cette sphère pour les transposer à un champ qui lui est étranger⁶. Ces abstractions sont utilisées comme des représentations « évidente[s], neutre[s] et objective[s] de la réalité » et elles deviennent la seule manière légitime de comprendre le monde, et donc le travail artistique.

Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, (Paris : La découverte, 2012)

L’installation The Gathering, présentée par l’artiste John Boyle-Singfield lors d’une résidence au centre AXENÉO7 en 2020, illustre d’une autre manière cette abstraction administrative à laquelle sont soumis les artistes. Pro jetée au mur, une vidéo propose une déambulation sur un parcours sillonnant des salles de conférences et des bureaux du Conseil des arts du Canada à Ottawa, menant finalement à une boutique de jeux de rôles, quelques rues plus loin. Au mur, un formulaire de création de personnages, tel qu’utilisé dans ces jeux, est cadenassé dans une boîte transparente. Comme le magicien, l’elfe ou le chevalier traduit ses habiletés dans le formulaire de jeu de rôle, l’artiste traduit les siennes dans le formulaire de demande de bourse. Afin d’obtenir du financement, l’artiste doit faire l’étalage de ses succès et de ses expériences d’une manière qui pourra être comprise par le ou la travailleur·euse servant la bureaucratie.

John Boyle Singfield, vue de l’installation The Gathering présentée à AXENÉO7 (du 23 septembre au 12 décembre 2020). Avec l’autorisation de AXENÉO7. Photo : Jonathan Lorange
 
 
 

Foucault, op. cit., p. 232–233.

Selon Graeber, les jeux de rôle représentent justement une certaine bureaucratisation de la fantasy : si les personnages évoluent dans des mondes lointains et extraordinaires, leurs habiletés sont comptabilisées en fonction de statistiques et de calculs les plus banals. Pour Foucault, le sujet néolibéral est un·e entrepreneur·e d’iel-même, constamment en train de se construire comme on construirait une marque, en tentant sans cesse de bonifier son capital humain, c’est-à-dire sa propre capacité à créer de la valeur⁷. C’est précisément ce que vise le formulaire de demande de bourse à l’époque néolibérale. Dans les espaces représentés par Boyle-Singfield, sur de grandes tables de bois dans les salles de réunion, ce ne sont que ces formulaires qui se trouveront sous les yeux des jurys et fonctionnaires qui décideront du sort réservé aux artistes. Ces documents en viennent à remplacer, dans les esprits, ce qu’ils doivent représenter. La bureaucratie s’infiltre jusque dans l’imagination10.

Graeber, op. cit., p. 174–189.

À l’époque néolibérale qui est la nôtre, on ajoute au fonctionnement par abstraction, propre à l’appareil bureaucratique décrit par Lemoyne, les valeurs et méthodes de l’entreprise capitaliste apposées à toute la société, telle que décrite par Boyle-Singfield. S’imposant de plus en plus, ces abstractions néolibérales s’infiltrent dans nos milieux, nos administrations et nos mentalités. Collectivement, il faudra déterminer si la bureaucratie est un mal nécessaire à court terme dans le champ de l’art, et comment il serait possible de la dépasser. Or, comprendre le rôle que joue le néolibéralisme est une première étape importante pour réduire l’écart entre l’abstraction bureaucratique et le travail artistique qu’elle décrit.

John Boyle Singfield, vue de l’installation The Gathering présentée à AXENÉO7 (du 23 septembre au 12 décembre 2020). Avec l’autorisation de AXENÉO7. Photo : Jonathan Lorange

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