L’espace public est un lieu complexe, dont la définition et l’usage sont influencés par les multiples structures gouvernementales qui se succèdent. Ce lieu force la collision entre différents idéaux, projets politiques et décisions hégémoniques. Comme la philosophe Chantal Mouffe1 le souligne, il est un « champ de bataille », le théâtre de conflits à caractère intimement sociaux. À notre époque, instable, ponctuée de révolutions et de tensions toujours plus variées, la liberté de positionnement et la pensée critique sont primordiales compte tenu des politiques qui modèlent nos réalités.
ART, RUE ET RÉVOLUTION
Le fait que l’espace public se définit de façon variable et litigieuse permet à plusieurs de l’utiliser à des fins d’expression – que ce soit par des manifestations massives, par activisme ou par de l’engagement social à petite échelle –, malgré les normes et les conditions performatives intrinsèques à ce lieu. Selon Hannah Arendt, philosophe germano-américaine du 20e siècle, la stérilité des discours publics, le désengagement citoyen et les climats de discorde menacent la liberté politique de l’espace public. Les créations artistiques qui émergent des actions publiques engagées apparaissent donc comme cruciales à la préservation d’une démocratie vivante. Elles permettent de témoigner et de commémorer les luttes tout en célébrant les communautés – souvent marginalisées – par lesquelles la révolution est déclenchée. Au courant des dernières décennies, au Québec et au Canada, nombre d’œuvres majeures sont nées de combats sociaux éminents.
De février à septembre 2012, une grève générale étudiante a eu lieu au Québec, en réponse à la volonté du gouvernement provincial de Jean Charest d’augmenter les frais de scolarité. Une immense mobilisation publique en découle et génère des manifestations de plus de 200 000 personnes dans les rues de Montréal. Pendant plusieurs mois, cette opposition – matérialisée dans l’espace public – a suscité diverses formes de rébellion, notamment des productions artistiques comme moyen de résistance. En mars 2012, le collectif montréalais ARTUNG ! a diffusé plus de 400 œuvres d’art sous forme de panneaux-réclame. Des dessins, des gravures et des peintures, sur lesquels figuraient des slogans et surtout des carrés rouges – le symbole de cette résistance citoyenne –, étaient affichés illégalement dans des présentoirs publicitaires appartenant à des compagnies telles qu’Astral Media, Pattinson et CBS Outdoor2, où ils pouvaient être admirés par les passants. Comme l’explique Pascale Brunet, co-porte-parole du col lectif, « les établissements d’enseignement, tout comme les rues, devraient être des lieux de dialogue plutôt que des espaces assujettis à l’économie de marché3 ». Ces installations ont su défendre l’expression populaire et les différents points de vue de la population québécoise lors de cette mobilisation marquante.
LA CÉLÉBRATION, UN OUTIL RÉPARATEUR
L’espace public, intrinsèquement hétéroclite, foncièrement non consensuel, permet à des œuvres polarisantes d’être exposées à des publics variés. Les « fausses » publicités du collectif ARTUNG ! commémorent et soutiennent les volontés du grand public qui ont cours à cette époque précise. Plus important encore, ces œuvres célèbrent la résistance et l’envergure de l’engagement social en opposition à des décisions politiques impopulaires ou controversées.
Si l’art public et l’art activiste peuvent répondre à des con textes précis, d’autres artistes appliquent des méthodologies créatives pour exalter et critiquer la nature et les potentialités inhérentes à l’espace qui appartient après tout aux publics. C’est le cas de Noémi McComber, qui élabore des œuvres fonctionnant uniquement dans ce lieu. Vivant et travaillant à Montréal, McComber remet en question la relation entre l’humain et « l’aire sociale4 ». Dans son œuvre Nouveaux drapeaux pour vieux monuments (2011), l’artiste insère des drapeaux réinventés dans l’espace public occupé par des monuments coloniaux. Au lieu du traditionnel fleurdelisé – français et monarchique à son ori gine – , ces drapeaux colorés arborent des poutines, des animaux de la faune montréalaise, des panneaux de signa lisation routière, des cœurs multicolores et des poings levés. Intégrés aux monuments lors de performances publiques, ils proposent de nouveaux symboles identitaires, adaptés de manière ludique et critique aux réalités des communautés locales. En convoquant la culture locale de l’espace où trônent ces statues coloniales, les drapeaux permettent de recentrer les communautés au sein d’un projet de société inclusif5. McComber célèbre ainsi non seulement les gens qui occupent ces espaces, mais leurs valeurs actuelles, tout en rendant hommage à l’imaginaire québécois.
À Toronto, l’artiste canadienne Camille Turner propose des visites guidées pour sensibiliser les publisc à l’histoire du Canada et à son rôle dans le commerce transatlantique des esclaves africains. De 2001 à 2019, elle incarne son alter ego, Miss Canadiana, à travers lequel elle imagine diffé rentes formes de rassemblement. Inspirée des codes des concours de beauté, elle arbore une robe de bal rouge, un châle de fourrure blanche, des bijoux étincelants – bracelets, collier, boucles d’oreilles – et un diadème scintillant. Sur sa poitrine, une écharpe satinée proclame son titre de « Miss ». En suivant un parcours bien précis, Miss Canadiana s’attarde aux endroits marquants de l’histoire coloniale pour y raconter et y transmettre différents faits vécus par des esclaves6. Avant de reprendre sa route vers l’arrêt suivant, l’artiste installe une enseigne résumant ses propos7. Ce geste permet aux passants d’apprendre à leur tour un morceau de l’histoire de leur ville. Par ses interventions, l’artiste honore la mémoire de ses ancêtres et de son pays, tout en établissant un récit du passé débarrassé de toute édulcoration ou glorification hégémonique. Ces marches deviennent à la fois un acte de réparation et une célébration des origines afro-canadiennes partagées par de nombreuses communautés à travers le pays.
L’ÉPHÉMÉRITÉ POUR MIEUX S’AFFIRMER
Les pratiques du collectif ARTUNG !, de Noémi McComber et de Camille Turner prouvent que la commémoration et la célébration sont des sources riches d’activisme artistique dans l’espace public. Les actions artistiques qui résultent de ces formes d’engagement social contribuent à corriger la manière dont nous racontons le passé, tout en célébrant la diversité culturelle présente au Canada. Ces œuvres militantes de nature éphémère permettent ainsi de faire perdurer les processus d’avancements sociaux dans l’espace public. Puisque les citoyens participent activement à garder ce lieu vivant – comme il l’a été abordé dans ce texte –, une nouvelle œuvre reprend cycliquement la place de celle qui s’est achevée. Ces créations artistiques représentent une volonté de résistance qui diffère d’une œuvre à l’autre et donnent ainsi lieu à la représentation de multiples valeurs dans cet espace de démocratie active. Par un engagement soutenu, il est possible d’arriver à un progrès social8. Comme l’aborde l’historienne de l’art Analays Álvarez Hernández, l’éphémérité d’une œuvre adhère à un processus de réparation qui s’affirme comme étant constamment en cours9. Étant donné que l’espace public et les communautés qui s’y rejoignent sont en changement constant, les œuvres qui naissent de ce lieu améliorent et révisent en continu les événements actuels et les valeurs collectives10. Ainsi, en inscrivant leur démarche activiste dans l’espace public, les artistes immortalisent le contexte social actuel et mettent en lumière le processus, par lequel le public s’engage à réformer et à recontextualiser l’histoire.
1 Chantal Mouffe, « Politique et agonisme », Rue Descartes, vol. 1, no 67 (2010), p. 18‑24.
2 Collectif ARTUNG !, « Artéfacts d’un Printemps québécois », Printemps érable archives. https://printempserable.net/portfolio-item/collectif-artung/.
3 Ibid.
4 Site Web de l’artiste Noémi McComber. https://noemimccomber.com/demarche.html.
5 Analays Álvarez Hernández et Marie-Blanche Fourcade, « Introduction. État des lieux de la “commémoration corrigée” en art public : quel avenir pour le monument ? », RACAR : Revue d’art canadienne/Canadian Art Review, vol. 46, no 2 (2021), p. 4-12.
6 Site Web de l’artiste Camille Turner. https://camilleturner.com/miss-canadiana.
7 Outerregion et Camille Truner, HeritageTourSmall (2011).
8 Ibid.
9 Analays Álvarez Hernández, « Do Not Make Failure Go Away! “Permanent Temporariness” as a Decolonial Strategy », dans Contemporary Approaches to Commemorative Public Art (New York: Routledge, 2025), p. 113-127.
10 Patricia C. Phillips, « Temporality and Public Art », Art Journal, vol. 48, no 4 (hiver 1989), p. 331-335.