Perspectives
(Automne 2026) No. 281
(Texte) Jézabel Plamondon

Langage simplifié à MOMENTA : inclusif ou insultant ?

La présence de panneaux de « texte en langage simplifié » lors de l’édition 2025 de la Biennale d’art contemporain MOMENTA m’a étonnée. Qu’est-ce que ce besoin de simplifier les cartels signifie ? Qu’on écrit des textes obscurs ? Compliqués pour rien, étant donné qu’ils sont simplifiables ? Pourquoi est-ce que je me donnerais la peine de lire un texte « compliqué » si on peut m’en donner le contenu de façon claire ? Ou est-ce que ce sont les publics montréalais qu’on présuppose incapables de comprendre des idées complexes ?

Je me suis attardée aux textes eux-mêmes, prête à charcuter les textes en écritures « compliquées ». Je m’attendais à y trouver les péchés classiques de l’art writing1 : phrases passives, verbes vagues, vocabulaire hermétique, accumulation de concepts denses pour donner une impression de profondeur et clichés poststruc turalistes… Ce sont ces éléments qui sont habituellement critiqués parce qu’ils fonctionnent davantage comme des outils d’exclusion que comme des outils de communication, mais il se trouve que, pour la même œuvre, les informations présentées sur les cartels de MOMENTA diffèrent d’un texte à l’autre.


COMPARAISON DES CARTELS 

Comparons les deux cartels de l’œuvre Bêtise humaine (2025) de notre superstar locale Joyce Joumaa, présentée au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC).

*    Information présente dans le texte original, 
absente du texte simplifié.
**    Information présente dans le texte simplifié, 
absente du texte original.
TEXTE ORIGINAL
Avec Bêtise humaine, Joyce Joumaa transforme un espace du MAC en terrain de mémoire et de confrontation. L’installation vidéo juxtapose des extraits du match de soccer France-Algérie de 2001 à des scènes du film La bataille d’Alger (1966)*. L’exposition met en lumière les échos entre passé colonial et tensions contemporaines, tout en révélant l’instrumentalisation du sport comme outil diplomatique et politique. Intégrant une estrade et du gazon artificiel, elle évoque un jeu où se négocient résistance et réconciliation. Joumaa propose ainsi une archive critique des luttes postcoloniales toujours à l’œuvre. 
TEXTE EN LANGAGE SIMPLIFIÉ
Bêtise humaine est une œuvre de Joyce Joumaa. Elle montre un match de soccer en 2001 entre la France et l’Algérie. 
Ces deux pays ont été en guerre de 1954 à 1962. 
Le match de 2001 symbolisait la paix entre les deux pays. 
Pendant le match, des personnes du public sont allées sur le terrain. 
Ces gens protestaient parce que la France menait la partie.
Le match a dû être arrêté. 
Joyce montre aussi un film qui raconte une histoire vraie. 
L’histoire se passe en 1957. 
Cette année-là, l’Algérie luttait pour se libérer de la France qui occupait le territoire**.
L’installation ressemble à un terrain de sport. 
Elle montre que le sport est politique.
Elle parle aussi des conséquences du contrôle d’un pays sur un autre. 
Elle montre que les histoires du passé ont encore des effets aujourd’hui.

COMPARAISONS DES PUBLICS PRÉSUPPOSÉS

LES GENS À QUI S’ADRESSE LE TEXTE ORIGINAL
-Savent que l’Algérie et la France étaient en guerre de 1954 à 1962
-Savent que le match de soccer de 2001 a été organisé pour symboliser la paix entre les deux pays
-Sont capables de comprendre que les personnes du public sont allées sur le terrain pour protester parce que la France menait la partie
-Savent que le film La bataille d’Alger raconte une histoire vraie qui s’est passée en 1957
-Savent que l’Algérie luttait pour se libérer de la France en 1957
LES GENS À QUI S’ADRESSE LE TEXTE SIMPLIFIÉ 
-Ne pourraient pas comprendre par eux-mêmes que des personnes du public sont allées sur le terrain du match de soccer montré dans l’œuvre 
-Ont besoin qu’on leur dise que le match a été arrêté
-N’ont pas besoin de connaître le titre ou l’année de production du film juxtaposé au match de soccer
LES GENS À QUI S’ADRESSE LE TEXTE SIMPLIFIÉ 
-Ne pourraient pas comprendre par eux-mêmes que des personnes du public sont allées sur le terrain du match de soccer montré dans l’œuvre 
-Ont besoin qu’on leur dise que le match a été arrêté
-N’ont pas besoin de connaître le titre ou l’année de production du film juxtaposé au match de soccer

À la suite de ces constats, je me retrouve à me demander à qui s’adresse le texte original. Aux historiennes qui connaissent le passé colonial de l’Algérie au cours du XXe siècle ? Aux spécialistes de l’histoire du sport ? Est-ce le cas des universitaires de l’art ? Ou alors, peut-être que ces informations n’avaient pas été jugées importantes pour comprendre l’œuvre. Si c’est le cas, pourquoi les inclure dans le texte simplifié ? Par manque de confiance envers les publics ou envers l’œuvre ?

J’ai une formation universitaire en arts, je connais le travail de Joyce, je connais le MAC et son contexte, MOMENTA et son contexte, et pourtant, je ne savais pas qu’un match de soccer France-Algérie avait été organisé en 2001 pour symboliser la paix à la suite des conflits du XXe siècle, ni que le film La bataille d’Alger raconte la vraie histoire d’une bataille qui a eu lieu en 1957. À qui et à quoi sert le texte original ? 


LA BULLSHIT ACADÉMIQUE

Le philosophe Harry Frankfurt, dans son célèbre essai On Bullshit (2005), définit la bullshit2 en opposition avec le mensonge. Pour résumer rapidement son propos : alors que le menteur cherche à tromper son interlocutrice en lui faisant croire quelque chose qui est faux, le bullshiteur se soucie peu de la véracité de son propos. Ce qui compte pour lui, c’est de tromper son auditrice par rapport à ses véritables motivations ; il cherche à avoir l’air de savoir, à donner l’impression d’avoir de bonnes intentions3

On rencontre continuellement toutes sortes de bullshit : dans les demandes de bourse, les fils d’actualité des réseaux sociaux, les applications de rencontre, les courriels professionnels aussi bien qu’à l’université.

La bullshit académique sert à renforcer la réputation intellectuelle de celle qui l’écrit. Extrêmement normalisée dans les universités, la maîtrise des codes de cette bullshit est devenue nécessaire si l’on veut qu’on nous prenne au sérieux dans ces milieux. Cette manière d’écrire, une fois assimilée, est facilement décodée (heureusement) et reproduite (malheureusement). Celle qui la comprend peut différencier le texte qui cherche à confondre sa lectrice pour s’élever intellectuellement du texte qui cherche à communiquer des idées complexes avec le vocabulaire approprié. Mais pour les non-initiées, ces deux textes sont l’un comme l’autre considérés comme de la bullshit institutionnelle. Si cette écriture est perçue comme priorisant sa propre réputation d’autorité, indifférente à la justesse de ce qu’elle communique, c’est un problème urgent qu’il est important d’aborder.

C’est l’opacité de ce jargon, auquel s’est habitué le monde de l’art académique, que MOMENTA a potentiellement cherché à diminuer, avec l’inclusion de ces textes en langage simplifié. Mais est-ce que cette initiative cherche honnêtement à simplifier la lecture de l’œuvre, ou est-ce une tentative d’être perçues comme soucieuses de la compréhension des publics ? J’ai demandé à une amie, professeure au primaire ayant un intérêt modéré pour l’art, ce que le texte en langage simplifié lui apportait dans sa compréhension de l’œuvre. Elle m’a regardée, un peu gênée, et m’a dit : « Je ne comprends pas ce que ça veut dire… c’est quoi un texte en langage simplifié ? »

COMPARAISON DES PHRASES ÉQUIVALENTES

TEXTE ORIGINAL
-L’exposition met en lumière les échos entre passé colonial et tensions contemporaines, tout en révélant l’instrumentalisation du sport comme outil diplomatique et politique.
-Intégrant une estrade et du gazon artificiel, elle évoque un jeu où se négocient résistance et réconciliation. 
-Joumaa propose ainsi une archive critique des luttes postcoloniales toujours à l’œuvre. 
TEXTE SIMPLIFIÉ
-L’installation montre que le sport est politique. 
-Elle parle des conséquences du contrôle d’un pays sur un autre.
-L’installation ressemble à un terrain de sport.
-Elle montre que les histoires du passé ont encore des effets aujourd’hui.

VOCABULAIRE

CONCEPTS JUGÉS INACCESSIBLES
Terrain de mémoire
Terrain de confrontation
Passé colonial
Tensions contemporaines 
Instrumentalisation 
Outil diplomatique 
Outil politique
Résistance 
Réconciliation
Archive critique 
Luttes postcoloniales
Estrade

 

VERBES JUGÉS  INACCESSIBLES
Transformer 
Juxtaposer
Mettre en lumière
Révéler 
Intégrer 
Évoquer
Négocier
Proposer



LE DESIGN ACCESSIBLE

J’ai appris récemment que les textes justifiés (collés à gauche et à droite), quoique plus élégants vus de loin, sont moins faciles à lire que ceux dits « en drapeau » (alignés à gauche). Le long texte justifié est moins invitant parce qu’il devient un gros bloc dense, et que les repères visuels des sauts de ligne se brouillent. Les cartels originaux de MOMENTA étaient justifiés en bloc, mais si l’objectif est d’augmenter l’accessibilité aux idées du texte de commissariat, pourquoi ne pas mettre le design au service de sa lisibilité ?

LA CONDESCENDANCE 

MOMENTA aborde la présence du langage simplifié sur son site internet et déclare : « Selon le Gouvernement du Canada, l’objectif fondamental du langage clair dans les communications écrites est de transmettre les informations essentielles à l’auditoire de manière accessible, sans faire appel à un « style condescendant » ou un vocabulaire limité4. »

Les mots « Gouvernement du Canada » renvoient, par hyperlien, à une page du Bureau de la collectivité des communications. Il n’est aucunement question de condescendance ou de vocabulaire limité sur cette page. En fouillant dans les normes d’accessibilité nationales, j’ai trouvé celle qui aborde le langage clair5, toujours sans aucune mention de condescendance. On y parle, d’ailleurs, de langage clair, jamais de langage simplifié. Aurait-il été étrange de juxtaposer un texte en « langage clair » à côté du texte officiel ?

Joyce Joumaa, Bêtise humaine (2025). Vue de l’exposition présentée au Musée d’art contemporain de Montréal dans le cadre de MOMENTA Biennale d'art contemporain 2025. Photo : Michael Patten. Courtoisie de MOMENTA 


L’AMBIGUÏTÉ

Le but des recommandations gouvernementales sur l’écriture claire est d’éviter toute ambiguïté dans les communications officielles6

Dans les textes simplifiés de MOMENTA, l’utilisation des verbes prescriptifs (l’œuvre « montre que », « parle de ») guide la compréhension de la lectrice. Ils ne laissent aucune place à l’interprétation personnelle de l’œuvre. Ils annoncent à la lectrice ce qu’il lui faut retirer de son expérience avec l’œuvre. Ils réussissent effectivement à éliminer toute ambiguïté.

Le problème, c’est que le discours artistique devrait faire de la place à l’incertitude, à la subjectivité, aux tensions non résolues. Je dirais même qu’il en dépend. Les textes qui m’ont fait adorer l’art sont ceux qui parlaient de façon claire et passionnée des œuvres, des artistes et de leur contexte en me laissant approcher la découverte à partir de ma propre position, ceux qui ouvrent la porte à ma compréhension, à ma subjectivité, à mon esprit critique, qui me guident vers une réalisation profonde et personnelle.

J’irais jusqu’à dire que ma capacité à m’attacher à une œuvre repose sur une certaine dose de non-dit. Un petit interstice qui fait de la place pour mon regard et ma pensée, qui m’invite. Le sous-entendu sait d’avance, sans le dire, qu’il sera compris. Il m’annonce qu’il me connaît déjà. Le non-dit, compris, confirme une complicité entre la regardeuse et l’œuvre qui élève, selon moi, toute expérience artistique.

CONCLUSION 

J’ai été ébranlée, finalement, par l’initiative de MOMENTA, parce que je me suis sentie insultée de deux côtés : j’écris des textes qui accompagnent des œuvres, et je suis montréalaise. Ce panneau en français simplifié, jugé nécessaire, me donnait l’impression qu’on reconnaissait le caractère volontairement difficile de l’art writing prétentieux (alors que c’est un problème tellement vieux qu’il me semblait qu’on l’avait réglé et qu’on se moquait depuis longtemps de celles qui pensent encore que l’écriture arrogante a de la valeur), ou bien qu’on présupposait une faiblesse d’esprit chez les publics montréalais.

J’avais besoin de lancer cette discussion sur la médiation textuelle, parce que je crois sincèrement qu’elle importe, qu’un texte peut enrichir l’expérience esthétique et intellectuelle d’une œuvre. Je suis évidemment en mesure de constater qu’il lui arrive d’être opaque, hostile à la compréhension, et je pense qu’il est primordial de dénoncer le texte quand il est coupable de masturbation intellectuelle. Je pense aussi qu’il faut respecter l’intelligence et la capacité d’interprétation des différents publics. 

Tout le monde devrait avoir la chance de rencontrer des cartels qui chatouillent la curiosité, de connecter avec la sensibilité d’une artiste à travers son travail, et de sentir que sa pensée critique a de la valeur. 

1    L’utilisation de l’anglais pour renvoyer à ce phénomène fait référence aux critiques du discours en art, qui sont plus fréquentes dans les milieux universitaires anglophones que francophones. Je pense notamment aux idées d’Alix Rule et de David Levine, qui ont défini l’International Art English (IAE) en 2019. 
2    La bullshit a été traduit en français par « conneries », mot qui me semblait inadéquat pour référer à ce phénomène, du moins dans un contexte québécois.
3    Le masculin est ici employé exceptionnellement pour désigner les menteurs en hommage aux théoriciens du langage qui tendent à faire de même (Frankfurt, Eubanks ou Schaeffer).
4    MOMENTA Biennale de l’image, « MOMENTA Créatif : Livrets d’exposition et langage accessible ». 
https://momentabiennale.com/momenta-creatif-livrets-dexpositions-et-langage-accessible.
5    Gouvernement du Canada, Langage clair et simple – Exigences et lignes directrices, Association canadienne de normalisation (CSA Group) et Conseil canadien des normes d’accessibilité, Document CAN-ASC-3.1:2025. https://accessibilite.canada.ca/elaboration-normes-accessibilite/can-asc-312025-langage-clair.
6    Gouvernement du Québec, « Langage clair et simple », Système de design gouvernemental. https://design.quebec.ca/contenu/principes-redaction/langage-clair-simple.

 

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