Dans les paysages agricoles, les anniversaires ne sont généralement pas marqués : l’année où le père a légué la terre à sa fille, celle où l’on a semé pour la dernière fois, celle où l’on a bâti la nouvelle étable – autant de passages inscrits dans la mémoire familiale et collective, souvent sans date précise ni célébration. Ces signes discrets deviennent des points d’ancrage, portés par le récit oral ou simplement présents. Ils incarnent la tension constante entre ce qui demeure et ce qui disparaît, entre tangible et effacement, entre mémoire et oubli.
Dans les paysages agricoles, les anniversaires ne sont généralement pas marqués : l’année où le père a légué la terre à sa fille, celle où l’on a semé pour la dernière fois, celle où l’on a bâti la nouvelle étable – autant de passages inscrits dans la mémoire familiale et collective, souvent sans date précise ni célébration. Ces signes discrets deviennent des points d’ancrage, portés par le récit oral ou simplement présents. Ils incarnent la tension constante entre ce qui demeure et ce qui disparaît, entre tangible et effacement, entre mémoire et oubli.
La ferme de ma famille est en voie d’être vendue à un acheteur non apparenté, emportant avec elle patrimoine et l’origine de nos mémoires sensorielles. Au printemps 2023, mon père a vécu sa « dernière traite ». J’avais demandé à y être : je voulais capter le lien patient avec le troupeau. J’imaginais une documentation intime, sa main posée sur le flanc rouge et blanc d’une de ses Ayrshire – un geste de routine devenu adieu. Mais cette image n’existe que pour moi. Mon père a cessé de faire la traite du jour au lendemain. Puis, le travail a repris sous d’autres mains. Souligner ce passage aurait servi à accepter, à exposer ce moment à nos consciences et à nos mémoires.
Le quotidien des agriculteur·rice·s est rythmé par des transitions, des fins et des recommencements absorbés par le tempo soutenu des saisons. Ce n’est pas que leurs vies manquent de poésie – la poésie réside dans la finesse d’un geste, la débrouillardise, un vieux trailer en friche, les hirondelles des granges qui, année après année, accumulent des nids entre les chevrons d’une bâtisse, la lecture du fleuve, du climat, de la météo. Peut-être que ces vies du faire existent dans un temps qui s’oppose aux ponctuations festives, aux instants de seuil, à l’archivage. Le travail des artistes peut alors devenir un espace de mémoire : non pour parler à leur place, mais pour rendre visibles ces passages discrets, cette dimension du métier. Célébrer les grandes victoires et les silences chargés de sens – l’arbre mis en terre, la grange à débâtir, le geste répété, transmis ou abandonné. Observer ce qui s’efface pour mieux saisir ce qui perdure, c’est une façon d’œuvrer avec et pour ces univers agricoles, en y inscrivant une reconnaissance essentielle.
Dans le projet De la terre à la table (2024), la famille Carrier-Bouchard – Jacynthe Carrier, Elena C. Bouchard, Margot C. Bouchard et Bruno Bouchard – tisse des liens sensibles entre art, agriculture et célébration. Lors d’une résidence au centre d’artistes Vrille art actuel à La Pocatière, hébergées à la Ferme 40 Arpents à l’été 2024, la famille est allée à la rencontre des producteur·rice∙s du Kamouraska afin de s’imprégner d’actions nourricières. Cette démarche relationnelle s’est incarnée dans une performance collective réunissant une trentaine de convives au pacage, autour de tables, de chaises, de bassines : un sculpteur, une crocheteuse, un cuisinier, des musicien·ne·s, des enfants, un buffet com posé de terre, de fleurs et de mousse, une table dressée pour les vaches.
Coiffé·e·s de créations de papier, les participant·e·s ont donné vie à un tableau empreint de joie. Des photographies grand format issues de cette performance sont exposées dans différents sites agricoles du Kamouraska depuis le mois de juillet 2025. Puis, un court métrage diffusé sur le territoire du Kamouraska dans la Vrille mobile – petite roulotte de type boiler – révèle la richesse sensorielle de la performance et met en lumière la singularité de gestes musicaux, d’objets inusités, de textures. Il capte à la fois le sérieux du travail agroalimentaire et la légèreté du jeu, de l’enfance, des mains sales. Laissant émerger le bonheur du faire, une ivresse douce née de la répétition, jusqu’à ce qu’advienne le point culminant : le plaisir simple d’être, ensemble. Ce qui s’y manifeste, c’est le surgissement du vivant à même l’attention portée à la matière, aux rythmes. Ce projet devient une forme d’anniversaire agricole où l’abondance rend hommage au travail du vivant.
Dans Pièces montées (2018), Jacynthe Carrier orchestre un banquet performatif où les corps et les matières agricoles s’entrelacent en une chorégraphie sensorielle. Fruits, légumes, épices, farine, viandes, œufs, poissons, plumes, porcelaine : tout y devient langage. Sous le dôme d’une serre, la table devient ligne d’horizon, et la nourriture, mémoire vivante. L’œuvre fait émerger une poétique de la récolte et du partage, un hommage incarné à l’abondance et aux gestes qui nourrissent.
Certaines fêtes agricoles au Québec – qu’il s’agisse de foires, d’expos agricoles, de fêtes des semences ou de messes des récoltes – ont marqué le passé alors que d’autres sont encore célébrées, mais elles prennent rarement la forme intime ou symbolique d’un « anniversaire ». Les projets Pièces montées et De la terre à la table proposent des célébrations qui prennent la forme d’un festin éphémère, sensoriel, collectif. En soulignant la matérialité de ce qui est cultivé, transformé, les Carrier-Bouchard nous invitent à penser la nourriture comme une archive vivante. Et si marquer le temps devait passer par un repas ? Par la reconnaissance – non seulement pour ce qui pousse, mais pour ce qui relie : le paysage, les mains, les corps, la ressource autour d’une même table.
Je m’imagine ce rituel en famille d’agriculteur·rice·s, à l’automne, lorsque les corps ont accumulé la fatigue pendant que les provisions, elles aussi, s’entassaient. Les réserves s’accumulent : les silos sont pleins, les fenils comblés, les animaux débités et congelés, les fruits et légumes transformés, entreposés. Tout déborde. Une fois la serre vidée de ses plants qui ont tout donné, on nettoie l’espace, on l’ouvre. On s’y installe. Et dans cette fatigue partagée, on festoie – au nom de ce qui nous unit : la culture de la terre, la reconnaissance. Attablée au banquet imaginé, je suis entourée de ma famille d’agriculteur·rice·ss dans les serres de ma grand-mère. Mes racines de fille d’agriculteur me placent au croisement du sensible et de la nécessité. Le sensible en moi cherche à souligner, à marquer, à documenter. Il veut revenir en arrière, poser des questions, comprendre, créer des formes, offrir des points de vue multiples. Je me tiens entre la tradition et le contemporain, entre la contemplation et les impératifs du productivisme. Comme une station météo au milieu du champ, je capte les données, les nuances du temps, les signaux ténus – et je les transmets. Mon regard cherche à rendre lisible ce qui est tu : les transitions. C’est là que je me situe : à la lisière entre ce qui se fait et ce qui se sent.
le projet ton sol récolte nos intempéries
une œuvre vivante au champ,
hommage aux familles d’agriculteur·rice·s
qui cultivent la terre pour se nourrir et se vêtir.
avant les semences : la préparation des sols,
arpenter le terrain, tracer un motif en chevron
par les semis – lin, sarrasin, canola,
trèfle incarnat – floraison simultanée.
Et un geste en appelle un autre,
jusqu’à la dernière graine semée :
le début du temps de la nature,
où l’attente devient partie intégrante de l’œuvre.
Les anciens séchoirs à foin,
sortis du fenil, posés sur le trèfle,
servent de dispositifs à l’installation.
J’y tends des cordes à balle bleues,
comme l’ourdissage d’un métier à tisser,
écho aux gestes des fermières.
Et les cultivars fleurissent,
accompagnés d’impressions de collages numériques,
motifs suspendus en bordure du champ,
chacun inspiré d’une des plantes à fleurs,
réunissant végétaux et matière.
À travers ces démarches, on perçoit un souci partagé de situer l’art dans une relation critique au territoire, tout en en faisant un espace de rencontre. Les œuvres ne se limitent pas aux galeries ; elles s’installent dans les paysages agricoles. Elles suscitent le dialogue, éveillent le souvenir. Ainsi, elles contribuent à une écologie de la mémoire, où les actions artistiques tissent des liens entre les différentes strates du temps.