Un texte de MARIE-ANNE CASSELOT Dans le numéro 277
S’articulant autour du thème « Natures vives », la première édition de l’École expérimentale, une initiative du centre d’artistes L’Œil de Poisson, a eu lieu à la Maison pour la danse de Québec du 30 octobre au 3 novembre 2024, où une trentaine d’artistes, de penseur·euse·s et d’intervenant·e·s culturel·le·s se sont réuni·e·s. Durant ces cinq jours, la commissaire Véronique Hudon souhaitait « créer un court programme intensif » visant à « développer des savoirs alternatifs, collectifs et artistiques » en abordant des sujets écologiques de manière multidisciplinaire¹. En accueillant quelques résidences artistiques, des performances, des ateliers et des conférences, l’École expérimentale a su proposer une programmation riche entremêlant plusieurs champs de recherche actuels, en investissant autant les pensées décoloniales que celles du nouveau matérialisme, et en faisant se côtoyer le posthumanisme et l’écoféminisme.
Grâce aux performances et aux conférences présentées dans ce cadre, nous avons pu voir se déployer des réflexions artistiques foisonnantes pour réfléchir nos écosystèmes en crise. Les valeurs écoféministes du soin, de l’interdépendance, de la vulnérabilité et de l’attention se retrouvaient dans plusieurs des interventions artistiques au programme, des thèmes m’étant d’ailleurs familiers en raison de ma posture de chercheuse en philosophie féministe. Dans les recherches écoféministes actuelles, on remarque que « [c]’est à partir de l’expérience concrète et incarnée qu’on parviendrait à entrer en relation et à interagir avec d’autres êtres vulnérables, [car l]a vulnérabilité et la sensibilité d’un sujet informent sa perspective particulière sur le monde qui l’entoure² ». L’École expérimentale semble avoir réussi à se mettre au diapason de ces théories par des performances et des conférences impulsant des réflexions à la fois réalistes sur l’état du monde actuel mais aussi utopiques pour imaginer des futurs collectifs plus justes.
Le doux soft club avait créé pour l’occasion une installation en bois d’un bleu ciel calme qui faisait office d’agora pour la durée de l’initiative. Doté d’une structure modulaire circulaire, le dispositif revêtait une forme matérielle poétique qui accompagnait le public dans son expérience de l’évènement, imprégnant le lieu d’un appel à la communauté. Cela donnait le ton à la programmation éclectique de ce laboratoire d’idéation collective.
Dans la conférence-performance percutante intitulée Le corps-dépaysage : bithématisme et coprésence de Julie-Andrée T., nous avons été frappé·e·s par la beauté dans la laideur qui se manifeste au cœur de la crise climatique, ainsi que par le concept du dépaysage que son intervention a permis de mettre en lumière. L’artiste engagée corpo rellement dans sa conférence a ainsi partagé sa vision des repères environnementaux qui nous échappent de plus en plus avec des photographies et des vidéos. En nous présentant ses œuvres d’art parsemées de messages politiques tout en offrant en direct une performance reliée à un corps – le sien – qui subit les effets d’un monde qui se réchauffe, Julie-Andrée T. a fait émerger une étrangeté dynamique où les spectateur·rice·s se sont senti·e·s à la fois envoûté·e·s et déstabilisé·e·s.
Dans sa proposition Danse et voix pour plantes enseignantes, l’artiste Benoît Lachambre a invité les
participant·e·s à s’ancrer physiquement dans la salle de la Maison pour la danse spécialement décorée de plantes le temps de sa performance. Les gens étaient enjoint·e·s de se rendre à l’écoute de l’énergie des végétaux. Cette performance exemplifiait, à mon avis, une pratique incarnée de l’attention à soi, mais aussi à notre rapport matériel et spirituel au monde. Cette sensibilité pour le vivant n’est pas étrangère à plusieurs types d’écologie holistique, où l’attention constitue une valeur prédominante pour repenser nos liens avec les écosystèmes.
À ce titre, la philosophe Erinn Gilson propose une définition intéressante de la vulnérabilité : selon elle, il s’agit de « la condition selon laquelle nous sommes ouvert·e·s à être affecté·e·s et à affecter autrui de multiples façons qu’on ne contrôle pas³ ». Se savoir vulnérable, c’est être réceptif·ve aux affects produits par le monde, se laisser être touché·e par les êtres vivants et les éléments naturels. C’est ce que j’ai ressenti – une grande sérénité, doublée d’une certaine inquiétude – lors de mon passage dans l’installation-performance Rivière déviante / Deviant River de Vickie Grondin, englobant les participant·e·s, couché·e·s à l’intérieur. Cette posture m’a rendue réceptive à la poésie et au propos de Grondin. À partir de son invitation à « faire-cellule », nous étions convié·e·s à penser notre relation d’interdépendance avec la rivière Saint-Charles, au cœur de Québec, là où nous nous trouvions rassemblé·e·s. Auparavant lieu de commerce et d’approvisionnement pour les communautés autochtones, la rivière s’est plusieurs fois transformée au gré des politiques urbanistes de la ville. Complètement polluée, la rivière Saint-Charles a un haut niveau de toxicité pour les êtres vivants. La performance aquatique de Grondin m’a fait penser au concept néomatérialiste de « viscosité poreuse » de la philosophe Nancy Tuana, une notion ontologique permettant de comprendre comment notre agentivité est tributaire de plusieurs interactions complexes entre le monde social et le monde naturel⁴. Cette « viscosité poreuse » appelle à penser la manière dont les humains et l’environnement forment une unité coconstitutive et s’affectent toujours mutuellement, pour le meilleur et pour le pire.
La présentation Espaces émotifs : exposer l’écoanxiété, du répit à la colère, de la chercheuse et commissaire Bénédicte Ramade, poursuivait sur la lancée de l’étrange familiarité de la crise climatique qui nous met hors de nous-mêmes, notamment en ce qu’elle cause des émotions fortes dont nous commençons à peine à mesurer l’ampleur. Documenter et exposer les changements climatiques est un travail militant qui déconcerte, mais qui reste nécessaire pour sensibiliser la population et faire évoluer les mentalités. Même si les œuvres dérangeantes présentées par Ramade troublaient nos repères esthétiques, se dessinait tout de même un besoin de communion dans l’acte de créer des expositions
artistiques sur la crise actuelle. Ce à quoi s’ajoute l’idée de communauté, qui a été poétiquement examinée dans l’œuvre de Diane Borsato via des rituels de thé à partager avec le public, la plantation collective d’un verger ou encore des invitations collectives à la baignade captées par la photographie. Il y a bien un soin envers le vivant qui traverse sa pratique et une volonté rassembleuse de créer des moments collectifs forts de transmission de connaissances écologiques. En philosophie féministe, nous parlons d’« ontologie relationnelle », pour discuter de l’importance des liens interpersonnels et de l’interdépendance fondamentale des êtres vivants.

Enfin, ayant moi-même été invitée à partager mes interrogations des derniers temps quant aux enjeux climatiques à titre de philosophe féministe, j’ai intitulé mon intervention lors du Forum de clôture Sensibilités régénératrices, pour questionner comment l’art prend soin du monde qui nous entoure en mobilisant des émotions et des ressentis, et en cultivant un sentiment d’appartenance et de communauté. Comment des postures écoféministes permettent-elles d’exister ensemble dans une sensibilité pratique visant le bien-être, la résilience et la régénération de nos communautés ? Comment peut-on vivre et subir un monde où les inégalités sont exacerbées ? Se regénérer, se reposer, prendre soin, reprendre des forces : ce champ lexical renvoie à une vulnérabilité incarnée autant pour les êtres humains que pour les écosystèmes. Toutefois, la régénération, bien qu’elle soit une étape de la guérison, implique une blessure préalable…
Intervenir en tant que philosophe dans un milieu artistique était un nouvel exercice dans mon cas : la philosophie et les arts ont en commun l’étonnement, la curiosité, l’attention au monde, et peut-être même la contemplation et la recherche de sens. À travers nos pratiques respectives, nous provoquons des questionnements et nous examinons le monde avec un œil critique. L’École expérimentale a su enchevêtrer avec brio ces multiples éléments artistiques et réflexifs dans cette semaine intensive inspirante, dont je souhaite ardemment voir naître de nouvelles éditions.

¹ Tiré de la brochure explicative présentant l’École expérimentale : https://oeildepoisson.com/<BR><BR>ecole-experimentale/
² Cécile Gagnon et Marie-Anne Casselot, Existantes : pour une philosophie féministe incarnée (Montréal : Éditions du remue-ménage, 2024), p. 101.
³ Erinn C. Gilson, The Ethics of Vulnerability. A Feminist Analysis of Social Life and Practice (New York : Routledge, 2014), p. 2. (Ma traduction).
⁴ Voir Nancy Tuana, Viscous Porosity : Witnessing Katrina (Indiana : Indiana University Press, 2008), p. 188–213.