Françoise Sullivan déambule dans la ville. Nous sommes au début des années 1970. Autour d’elle, on proclame « la mort de l’art1 ». L’artiste affirme alors : « Je ne peux imaginer ma vie autrement que dans l’art. Je suis désemparée2. » Cosignatrice du Refus global en 1948, elle a déjà, derrière elle, un riche passé de chorégraphe, de danseuse et de sculptrice. La découverte de l’art conceptuel et de la performance lui ouvre, cependant, de nouvelles voies.
Lors de voyages en Italie, elle rencontre des artistes associés à l’Arte Povera, dont Jannis Kounellis et Emilio Prini. À Rome, elle assiste à une œuvre performative de Gino De Dominicis, mettant en scène un homme âgé et un jeune garçon en chair et en os. « [S]on mystérieux sens d’une beauté sans esthétique3 » l’émeut.
En Italie, elle fait aussi la connaissance de quelques membres de l’Internationale situationniste4, un cercle de théoricien·ne·s et d’activistes révolutionnaires qui prônent l’abolition de l’art et de la société de classes, au moyen du détournement et de la dérive urbaine, entre autres techniques pour résister à l’aliénation des corps.
À son retour à Montréal, Sullivan utilise progressivement la déambulation artistique afin de contrer la mise à mort de l’art : « Je reviens au point zéro, au silence. Je dois me défaire des vieilles formes d’art qui ne correspondent plus, désormais, à notre réalité5. »
Elle exécute une première Promenade entre le Musée d’art contemporain et le Musée des beaux-arts de Montréal (1970). Puis, au printemps 1973, « sans savoir exactement pourquoi » et répondant « à une force intérieure », elle accomplit une seconde Promenade parmi les raffineries de pétrole de Montréal-Est, en compagnie d’Alex Neumann, qui photographie ses actions. Le premier choc pétrolier n’a pas encore eu lieu. Le mouvement écologiste naît lentement.
L’année suivante, Sullivan crée une sorte de photo-roman constitué d’une série de 13 photographies qui documente une déambulation tout près des raffineries, dans lesquelles l’artiste, sibylline, intègre une reproduction d’une sculpture d’Apollon. L’œuvre s’intitule Rencontre avec Apollon archaïque (1974).
Cinquante et un ans plus tard, je marche, humblement, dans les pas de Sullivan.
Ce n’est pas tout à fait la première fois.
En 2022, j’ai rendu hommage à Françoise Sullivan et à Suzy Lake dans un corpus de tableaux vivants photographiques intitulé Steve Giasson as Others/Steve Giasson comme les autres, présenté à la Carleton University Art Gallery, à Ottawa. Je tentais de répondre à diverses questions. Qui suis-je en tant qu’artiste appropriationniste et performeur ? Que reste-t-il de mes travaux, en dehors des palimpsestes qui les constituent ? Quels écarts séparent (nécessairement) mes reprises des œuvres de référence ? Qui se cache derrière mes masques ?
J’ai donc décidé de m’approprier l’œuvre de Lake Suzy Lake as Françoise Sullivan (1973-2012) et d’adopter les traits de ces deux femmes pour montrer l’impact déterminant qu’elles ont eu sur mon travail en explorant des questions similaires longtemps avant moi.
Aujourd’hui, je rencontre à mon tour Apollon archaïque. Comme en 1974, il se révèle à moi aux abords d’une raffinerie de Montréal-Est.
La magie opère. Il n’a pas changé. Il est toujours le dieu grec des arts, de la purification et de la beauté.
Je suis, moi aussi, accompagné d’un photographe, Charles-Étienne Lebrun. Il me guide et pérennise mes gestes.
Les installations industrielles semblent quasiment identiques.
Pourtant, le monde s’est transformé. L’impact des combustibles fossiles sur l’environnement est plus désastreux que jamais6. Les villes ont continué de se métamorphoser. Des raffineries ont fermé. Des emplois ont été perdus. Des terrains restent à décontaminer.
Mon corps, lui non plus, n’est pas le même. Pourtant, comme celui de Sullivan, il se meut, malléable, s’assimile à l’idole plusieurs fois millénaire.
Autour de moi, on ne parle plus guère de « la mort de l’art ». Mais certaines questions – que posait déjà, à sa façon, l’œuvre de Françoise Sullivan, presciente – demeurent ouvertes : quel est mon rôle en tant qu’artiste, en ces temps de détresse, face à la nature et à son fragile équilibre ? Quelle est la place de la beauté dans tout cela ? Où sont passés les « dieux enfuis » ?
L’expression la « mort de l’art » peut être comprise en lien avec l’émergence de l’art conceptuel à la fin des années 1960, qui privilégiait l’idée au détriment de l’objet d’art et au cœur duquel, selon Bérénice Rose, résidait « l’ambition de revenir aux racines de l’expérience […] débarrassée des attitudes liées aux modes visuels traditionnels, qu’ils soient figuratifs ou abstraits ». Tony Godfrey, L’art conceptuel, traduit de l’anglais par Nordine Haddad (Paris : Phaidon, 2003), p. 156.
Pierre Rannou, « Les promenades de Françoise Sullivan », Esse arts + opinions, n° 54 (printemps-été 2005).
https://esse.ca/en/les-promenades-de-francoise-sullivan/.
Henry Lehmann, « Françoise Sullivan », Vie des arts, volume 20, n° 78 (printemps 1975), p. 28-29.
Alice Becker-Ho-Debord, Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti.
Henry Lehmann. op. cit., p. 28-29.
« Les émissions de dioxyde de carbone issues des énergies fossiles devraient atteindre un nouveau record en 2025, selon une étude scientifique de référence qui confirme jeudi qu’il sera quasiment “ impossible ” de limiter le réchauffement planétaire à moins de 1,5 °C. » Kelly Macnamara, « Les émissions de CO2 liées aux énergies fossiles vers un nouveau record en 2025 », La Presse, 12 novembre 2025.