Ce texte fait partie des Détours de l'été 2026, une initiative du RCAAQ et de Vie des arts, qui vise à encourager des écritures critiques attentives aux conditions dans lesquelles les œuvres et les pratiques émergent dans diverses régions du Québec, en tenant compte de leurs spécificités territoriales. Pour découvrir d’autres offres culturelles en région, vous pouvez en tout temps consulter le Répertoire du Réseau Art Actuel : une carte interactive qui spatialise le réseau des centres d’artistes autogérés du Québec.
Tous les matins, pendant douze jours, j’ouvre la porte de la Maison Saint-Dilon, située à Natashquan, sur la Côte-Nord. J’entre dans une modeste maison aux bardeaux de cèdre rouge dressée devant le golf du fleuve Saint-Laurent, au milieu du village, entre les cabanes colorées et les dunes. Le poids de mon corps fait craquer les vieilles planches de bois et me rappelle que, pour que la maison rouge subsiste, il faudra un jour la soulever de terre tout entière. Ses fondations se fatiguent. Je me mets à imaginer la maison léviter doucement, face à la mer, révélant le sol de sable sur lequel elle repose. Une sorte de petit miracle.
J’arrive chaque matin, aux côtés de mon amie Maude, dans ce lieu que l’on nous prête pour une résidence artistique. Le premier geste de la journée consiste à ouvrir la porte qui donne sur l’eau pour voir les marées baisser, une maison se bâtir, le lys tacher les herbes vertes d’orange, le camion de l’épicerie arriver, quelques ami·e·s marcher au loin sur la passerelle. On s’installe ici comme on habite une maison. Je ne m’habitue toujours pas à la confiance qui nous est offerte, à l’idée d’avoir les clés de cet habitacle de bois tordu pour y travailler.
Ici, le silence, les oiseaux et le vieux plancher me permettent d’occuper un espace de recueillement, loin des endroits vivants et bruyants qui caractérisent mon quotidien à Natashquan. En travaillant au restaurant durant l’été, je trouve qu’il devient plus difficile d’accéder au calme et à tout ce qui advient dans la solitude. On sert des repas à n’en plus finir, on soupe entre ami·e·s, on se baigne, on fête tout ce que l’on peut célébrer, on est ensemble. On range nos pratiques artistiques dans un petit tiroir, que l’on ouvre sporadiquement lorsque l’occasion le permet.
Parmi les quelques endroits où se déposer à Natashquan, la Maison Saint-Dilon offre un espace rare où il est possible de s’isoler. Elle nous permet de nous retrouver seul·e·s, de nous interroger sur notre passage, de prendre soin de ce qui nous habite et d’exprimer nos réflexions sensibles autour de projets. La maison aux bardeaux rouges devient une chambre à soi.
Alors que la journée débute, Annie-Jade entre dans la maison pour imprimer des copies du Portageur, le journal hebdomadaire local, dont elle assure la direction. De sa main généreuse, elle nous tend les clés. C’est grâce à son initiative qu’une dizaine d’artistes séjourneront cet été pour des résidences de deux semaines, afin d’investir la maison comme espace de recherche et de création. Annie-Jade assure, à elle seule, la présence d’un lieu de création pour les artistes, ainsi qu’une offre culturelle pour son village.
En s’établissant à Natashquan, Annie-Jade commence à travailler pour Le Portageur. Nicole Lessard était alors directrice générale du journal communautaire. Dévouée au développement d’une vie culturelle dans le village, Nicole accueillait régulièrement des artistes dans la maison pour les laisser y travailler. À la suite de son décès, survenu il y a quatre ans, Annie-Jade a poursuivi sa mission. Elle-même artiste, elle a commencé à imaginer une maison de la culture à Natashquan – un repaire pour des créateur·rice·s locaux·les ou de passage.
Soucieuse de maintenir un accès ouvert et accueillant, Annie-Jade n’exige qu’un court descriptif de projet pour déposer une demande de résidence. On ne sent pas qu’il faut mériter la clé qui nous est tendue. Elle nous est offerte. Préserver un lieu de résidences artistiques au milieu d’un petit village de la Côte-Nord demande d’accueillir autant d’artistes établi·e·s que d’artistes émergent·e·s. En étant géré de façon indépendante, le lieu favorise autant l’accessibilité que la liberté de création pour ceux·celles qui souhaitent y développer leurs pratiques.
Avant d’être la propriété du journal, la maison appartenait, dans les années 1950, à Odilon Carbonneau, un violonneux qui remplissait sa maison de musicien·ne·s et d’ami·e·s du village pour des veillées musicales. Le plancher était alors secoué par les pieds qui tapaient au rythme des instruments et des voix. L’initiative d’Annie-Jade s’inscrit dans une succession de projets à vocation artistique, des grandes soirées d’antan aux résidences de recherche-création d’aujourd’hui. Le bois en garde ses traces.
Adjacente au bureau du journal, une grande pièce s’offre à nous pour expérimenter et créer. Des tables font face au fleuve, posées sur le bois usé par les veillées. Au deuxième étage, quelques boîtes éparses de matériel d’art et d’enregistrement sonore attendent d’être ouvertes. Nous faisons un peu de ménage et installons une chambre noire.
La visite d’Annie-Jade permet une pause dans le grand silence dans lequel Maude et moi travaillons. Elle nous aide à penser nos projets et à trouver ce qu’il nous manque quand les colis refusent de voyager jusqu’à la Côte-Nord. À plus de mille kilomètres de la grande ville, l’accès au matériel devient plus difficile. Avoir des moyens limités façonne notre travail artistique et change nos rythmes de production. L’espace accueille nos corps en réflexion et nous œuvrons avec ce que nous avons sous la main. Nous sommes poussé·e·s à faire avec le territoire, à aller voir celles et ceux qui nous entourent pour emprunter toutes sortes de choses, ou à explorer les confins de la petite quincaillerie. L’expérience d’une résidence à Natashquan se vit en grande proximité avec sa communauté, qui nous accueille dans cette maison de cèdre.
Lors de notre passage à Saint-Dilon, un homme nous offre de vieilles solutions chimiques pour développer des photos, dont il ne se sert plus. Il a entendu parler de notre résidence à la radio locale, puis est apparu dans le cadre de porte. On lui fait visiter la chambre noire. Il dit qu’il ne voit plus très bien. On le remercie et on espère qu’il reviendra voir nos œuvres dans quelques jours.
Les sorties de résidence, qui marquent la fin du passage des artistes, permettent au calme et au silence de laisser place à des soirées de partage, à la manière des veillées. La maison se remplit de regards curieux. Courts métrages, installations sonores, sculptures et musique prennent forme. Une table débordante de nourriture s’installe sur le portique. Nous apprenons à nous connaître autrement ; nous entrons dans nos univers sensibles, nous nous félicitons. Ces moments nous rappellent que l’art et la culture sont essentiels à l’écosystème du village et à notre vivre-ensemble. Nous quittons ces soirées heureux·euses et fier·ère·s. Au-delà d’un lieu de production artistique, la Maison Saint-Dilon agit comme un espace où se tissent des liens durables entre les artistes et les communautés locales. Ces rencontres sont intimes et précieuses : nous nous recroiserons à l’épicerie, au restaurant, ou sur le bord de l’eau.
Maintenir le projet de résidences n’est pas simple. Annie-Jade travaille encore à bien orchestrer le projet pour avoir accès au financement. Loger les artistes au village en haute saison touristique demeure difficile. Il y a le sol de sable sur lequel la maison se tient, fragilisant sa structure. Les travaux sont coûteux. La possibilité de faire de la Maison Saint-Dilon un phare culturel repose sur des conditions matérielles qui ne sont pas toujours accessibles. Alors que beaucoup reste à faire pour assurer la présence d’artistes, Annie-Jade continue de préciser son modèle de résidences à Saint-Dilon. Elle souhaite que le trousseau se déplace encore de paume en paume et que les rencontres se multiplient au village, autour de l’art.
Je passe un balai pour tasser le sable qui s’infiltre dans toutes les craques du plancher. Je range tranquillement la maison, je regarde le bois le plus longtemps possible, j’observe les formes de son usure. Le 28 juillet, je fermerai la porte et je rendrai les clés à Annie-Jade. Je serrerai mon amie Maude dans mes bras, puis on mettra le mot « rêve » sur notre passage à Saint-Dilon. Une autre résidente prendra notre place et accueillera, dans le creux de sa main, le précieux trousseau de la cabane rouge qui repose sur sa dune instable.