Chroniques
(Hiver 2025) No. 279
(Texte) Sarah Boutin

(Photo) ATLAS DOCUMENTATION
(Artiste) ORISE JACQUES-DUROCHER

Orise, échelle des oiseaux

Je reçois la plus récente exposition d’Orise Jacques-Durocher, Utopie, oiseaux, etc., comme la possibilité, qui devient la nécessité, puis la générosité d’abriter les invisibles. Mon corps est bien sûr trop lourd pour être porté par ses cubicules aériens, mais, parce qu’ils ont désormais un lieu pour être hébergés, les volatiles en moi se révèlent. Par-là, j’entends les rêveries, superstitions et puissances qui ressemblent à des mouvements d’ailes. Les nids complexes que je contemple permettent aux parts aérées de ma conscience de prendre de l’ampleur.

Maisonnées

Orise me dit : 
les mots clés que tu mentionnes, je les aime.
maison ouverte ;
oiseaux transparents ;
trouée-fenêtre ;
nourritures.

On peut voir mes pièces comme des mangeoires avec d’autres critères de fonctionnalité, plus abstraits, plus imaginaires :

étude de l’ovale ;
bout de ciel déposé dans un coin ;
des habitations parallèles aux nôtres ;
on ne parle pas à l’intérieur, mais ;
par son corps l’oiseau absent ;
devient une véritable grammaire.

La communauté est très importante dans ma vision du monde et dans ma vie, j’espère que ça se traduit dans mon travail. Je me plais à croire que les trois maisonnées (Maison 1, Maison 2, Maison 3, 2023) sont des habitacles à remerciements. Par exemple, leur forme-contenant embrasse la théorie fiction-panier de l’autrice Ursula K. Le Guin – une référence très importante pour ma pratique –, qui revendique la possibilité d’inventer de nouveaux récits afin de s’expliquer les choses, l’importance de la modestie entretenue par des objets et des actes quotidiens de cueillette et de soins au lieu de chasses héroïques. Orise reconnaît la préciosité des photographies de l’ornithologue Arnaud Valade, qui fait part de son expérience intime avec les oiseaux en les imprimant sur ses pièces de grès et en les disposant dans ses installations miniatures. Orise les utilise pour enrichir sa vision des oiseaux. D’ailleurs, en ayant pour projet de documenter des pièces de cette série dans la nature, peut-être avec des jumelles pour les approcher sans faire fuir les oiseaux, l’artiste rend hommage à leur indépendance et à leur joie des déplacements.

Orise Jacques-Durocher, Utopie, oiseaux, etc. (2024). Grès et glaçure avec poussière de l’atelier de métal, décalques céramiques, socle mural en acier peint. Photo : Atlas documentation. Courtoisie de l’artiste

OISEAU

Revenons en arrière, cette notion du mouvement, je la rencontre une première fois lors de l’exposition De l’arrosoir au cygne (Produit Rien, 2022) que présente Orise dans le cadre de Projet commun. Il est question de processus d’atelier, plus précisément de la relation de l’artiste avec la matière-argile qui, par caprices ou par ingéniosité, guide le travail. Dans l’optique d’incarner des gestes attentifs, alternatifs à ceux qui blessent, Orise façonne des configurations souples qui migrent entre cygne et arrosoir. Par manipulations, le corps de l’oiseau devient récipient. Elle le remplit et, par son cou-goulot, irrigue les histoires tendres et fécondes dont nous avons besoin. Je me rappelle avoir dit métamorphose pour qualifier ces transformations, mais aujourd’hui, je me rétracte, car la présente série de petites maisons me donne à comprendre : de l’oiseau vers l’objet vers le geste ne s’opère qu’un glissement, une dématérialisation qui nous encourage à reconnaître qu’il n’y a pas de séparation véritable entre les choses, les êtres et les élans. Prédire en l’œuvre l’oiseau échappé nous exerce dans l’art d’approcher et de nous relier au caché. Deviner l’oiseau – ou plutôt, devenir-oiseau –, c’est découvrir par conjecture, par supposition, par intuition.

JARDIN

Dans les deux séries exposées que je relate, le jardin est implicite. Les millepertuis sauvages en bord de chemin que je contemplais par l’intermédiaire des œuvres d’argile destinées à l’arrosage, cette fois, ce sont les percées dans les murs qui me les font humer. Leur odeur douce, sem blable à celle de la fraise ou parfois décrite comme citronnée, selon les espèces, me donne à croire qu’Orise travaille la terre comme un·e jardinier·ère. Comme l’écrit l’essayiste française Marielle Macé dans Nos cabanes, jardiner « est une pratique plus vaste, un grand appel d’air, une réoccupation de l’avenir, un éperon, une chance de se rapporter d’une nouvelle manière à l’existant1 ». Inspirées de l’attention esthétique que porte à son nid l’oiseau jar dinier le ptilonorhynchidae (placer une fleur, se distancier, observer la composition, la retravailler), les œuvres ouvertes de l’artiste proposent d’abriter sans cloîtrer. C’est-à-dire que même si traditionnellement la forme du nid est fermée par le mouvement circulaire du corps qui le construit2, pour « repartir, inventer, élargir, relancer l’imagination, déclore3 », Orise se plaît à ce que ses maisonnées n’épousent pas parfaitement la rondeur de l’oiseau. Mais même si ces territoires, que je me plais à appeler des gîtes-jardins, sont angulaires, ils « excèdent tout pré carré4 ». Les microcosmes d’Orise nous insufflent de la tendresse, favorisent la vie et parient sur ses inventions5. Oscillant entre le sérieux et la candeur, ce projet incarne une ingénuité : j’assume des rêves champêtres exagérément romantiques de maisons de poupées, d’ami·e·s et d’amours, de petits animaux, de champs de fleurs qui n’appartiennent à personne et à tout le monde.

Orise Jacques-Durocher, Utopie, oiseaux, etc. (2024). Grès et glaçure avec poussière de l’atelier de métal, décalques céramiques, socle mural en acier peint. Photo : Atlas documentation. Courtoisie de l’artiste

VOLUME

Orise me dit : Ma connaissance des oiseaux et de la nature est limitée. Avec un sourire en coin et le regard très admiratif d’une enfant qui veut jouer avec l’oiseau, je propose une recherche de réciprocité.

Les œuvres permettent que je me vive autrement : j’investis le rectangle mural comme le couloir de ma demeure. Leur format petit rend possible la fabulation qui est généreuse, dans la mesure où elle me donne à penser que les abris ne sont pas toujours relatifs aux conditions sol-plancher-toit-frontières.

Bien que Macé écrit : « nous ne sommes pas tous faits pour habiter le même volume6 », le ravissement ressenti lorsque nous sommes abrité·e·s ne répond pas exclusivement d’en cadrements extérieurs, mais plutôt du fait d’être reçu·e·s, soutenu·e·s, aimé·e·s, sécurisé·e·s, tenu·e·s.

J’aime les proportions « jouets », les objets et les sculptures qui ne sont pas ajustés à notre taille habituelle, donc l’échelle des oiseaux me convient beaucoup. Mon interprétation candide de la nature répond au souhait qu’on puisse utiliser l’évocation pour réfléchir à des questions lourdes, qui nous hantent. Dépourvue de contraintes de véracités, Utopie, oiseaux, etc. n’a pas d’intentions moralisatrices, mais engendre des réflexions plurielles et névralgiques quant aux manières dont nous sommes au monde, nous encourageant à habiter charitablement les espaces réels et fictifs que nous sommes appelé·e·s à partager. 

1 Marielle Macé, Nos cabanes (Paris : Éditions Verdier, 2019), p. 50.
2 « L’instrument qui impose la forme circulaire [du nid] n’est autre chose que le corps de l’oiseau ». Gaston Bachelard, La poétique de l’espace (Lonrai : PUF, 2020), p. 165.
3 Marielle Macé (op. cit. p. 50.)
4 Ibid., p. 48. 
5 Ibid. 
6 Ibid., p. 55.

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