Plonger dans la couleur

Plonger dans la couleur, me laisser envelopper par sa présence, caresser par sa matérialité mouvante et accepter de ne poser aucune résistance ; ne faire qu’un avec elle. Des outils simples m’accompagnent : une bouée, une corde lestée munie de nœuds de papillon alpin à tous les mètres, une caméra GoPro Max avec un manche flottant, un thermomètre de rivière, une combinaison, des palmes, un tuba et des lunettes de plongée. 

Photo: Jean Denommé. Avec courtoisie de l'artiste

Je suis suspendue au centre d’un espace indéfini. La lumière colorée change à chaque mètre de profondeur parcouru. Je descends au sein de la colonne d’eau et je réfléchis à cette expérience d’une étonnante physicalité. À quatre mètres, je m’accroche à la corde et observe les changements de tonalité qui s’opèrent lorsqu’un nuage diffuse les rayons du soleil. La saturation des rouges qui m’entourent me surprend. J’en suis témoin et je m’en imprègne sans parvenir à en comprendre les mécanismes. Comment ramener cette expérience avec moi à la surface ?  

J’étudie cet endroit fabuleux qui se trouve à quelques mètres sous l’eau et je pense à l’artiste James Turrell, en me demandant s’il a déjà plongé en apnée. Cette sensation de baigner dans la couleur, d’y être enveloppée, je ne l’avais vécue qu’une seule fois auparavant dans une de ses installations. Les environnements immersifs, on en parle souvent ces jours-ci, mais sous des formes se voulant davantage interactives. Pourquoi essayer de recréer ou de reproduire ce que la réalité fera toujours, je l’espère, mieux ? Je ne cherche pas à créer des œuvres immersives, mais bien à me laisser porter par des situations, des espaces et des sensations dont je ne possède pas les clés. Je suis le filtre de mes interprétations et celles-ci passent par un changement de perspective. C’est peut-être là que la science entre en jeu. 

 

Je remonte en m’arrêtant pendant quelques secondes à chaque palier coloré. J’y visite des orangés et des ocres avant que le bleu du ciel n’envahisse progressivement les teintes perçues. À la surface, je vide mes poumons avant de laisser l’air s’y engouffrer à nouveau. Tout de suite, le bruit des vaguelettes provoquées par le vent s’infiltre dans mes oreilles. À chaque fois, le choc de l’air me frappe de plein fouet. Sous l’eau, ma respiration suspendue ne laisse place qu’aux sons de mes palmes et à la résistance de l’eau contre elles. Mis à part les battements réguliers de mon cœur qui me suivent tel un métronome, mon corps est silence. 

 

Cet espace de flottement s’accompagne de spasmes de mon diaphragme qui me rappellent, après une minute sous l’eau, que le CO2 s’y accumule. Comme un système d’alarme, il me signale que mon organisme réclame de l’oxygène. Cette urgence, j’apprends à la calmer, à l’ignorer momentanément. Comme à l’atelier, la curiosité laisse place à l’inconfort. Explorer des matières et des approches avec lesquelles nous n’avons jamais travaillé permet un renouvellement, un changement de point de vue.  

 

Plongée, arrêt sur image. Avec courtoisie de l'artiste

J’ai passé mon enfance dans les lacs d’Abitibi. Lors des grandes chaleurs, mon père nous amenait au « Petit lac » : un lac de source à quelques kilomètres de la maison. Puis, je me suis baignée à plusieurs reprises dans l’eau gelée du lac Blouin quelques jours après que la surface s’est libérée de ses glaces. C’est au lac Malartic, avec mes cousins, que j’ai appris à prendre des bains d’argile, tandis que le lac des Sœurs accueillait les camps d’entraînement d’été de mon club de natation local. Mes étés, je les ai passés dans ces corps aqueux aux couleurs brunâtres où la visibilité aquatique était plutôt réduite. Rien à voir avec le bleu de la mer ou les verts du fleuve Saint-Laurent que je découvrirais plus tard. Pourtant, je ne m’étais jamais attardée à comprendre la raison de cette couleur. D’où vient-elle ? 

 

C’est lors d’une discussion avec François Courchesne, professeur au Département de géographie de l’Université de Montréal (UdeM), que j’ai pris conscience de l’une des raisons qui sous-tendent le contexte hydrique de la région. Il y a 7 800 ans, le lac glaciaire Ojibway recouvrait la totalité du territoire abitibien. Les dépôts lacustres causés par sa présence nappent maintenant son sol de strates de minéraux argileux s’amalgamant à des particules de limon et de sable, contribuant à l’imperméabilisation de sa surface. La composition de l’eau d’un lac est donc liée à la présence des minéraux de son lit, mais elle est aussi tributaire de son affluent principal, de ses eaux de ruissellement, ainsi que des dépôts organiques jonchant son fond. La quantité de particules fines en suspension dans l’eau contribue à son opacité, tandis que certains minéraux et matières organiques peuvent affecter sa teinte. Les oxydes de fer sont certainement partiellement responsables des rouges, orangés et jaunes perçus dans le lac Malartic.  

Extraction d'argile. Photo : Suzanne Huard. Avec courtoisie de l'artiste

 

Mais comment expliquer cette expérience transcendante ? Comment la rendre mienne et vôtre à la fois ? Comment recadrer, rendre palpable l’illusoire, intelligible la complexité de ce qui nous entoure, et rendre contagieuse cette curiosité qui touche et qui illumine ? Se réapproprier les étapes du faire, se questionner sur les matériaux qui jonchent nos ateliers et qui portent une charge historique, chimique et environnementale : effectuer une sorte de mise à la terre.  

 

Redémarrer

 

Se lancer dans des apprentissages, s’entourer de spécialistes qui connaissent des choses qui m’échappent et, tous·tes ensemble, investiguer et réfléchir à ce qui nous lie à un lieu, à un territoire. Les étapes et les processus inhérents à ce projet sont multiples : organiser, se déplacer, nager, plonger, échantillonner, extraire, transporter, analyser, déchiffrer, vulgariser, sécher, broyer, tamiser, amalgamer, presser, rouler, frotter, marquer, réhydrater, tourner, façonner, construire, cuire et recommencer, pour chacun des lacs sélectionnés.  

 

Filtrer cette information pour me concentrer sur la matière, sur ce qu’elle contient déjà, puis sur ce qu’elle transmet lorsqu’elle est enrichie par mes gestes. Rendre visible l’histoire des sédiments d’un lit en dormance, lui donner une nouvelle voix qui résonne dans des teintes ocre.  

 

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