Dossiers
(Automne 2025) No. 278
(Texte) Lynn Bannon

Poésie de la catastrophe ou optimisme tragique ?

À n’en point douter, la société d’aujourd’hui est dominée par les images, qui abondent dans les journaux, sur Internet ou sur les réseaux sociaux. Cette déferlante imagière a ceci de parlant qu’elle met en exergue les rapports que nous entretenons avec le réel et les actualités qui le concernent. Ces relations sont au centre du raisonnement de l’historien français François Hartog, qui avance que, depuis la chute du mur de Berlin (1989), le monde contemporain serait incapable de rêver le futur, et qu’il serait, conséquemment, inlassablement aspiré par le présentisme 1. Or loin d’être asséchant, ce vortex de l’ici-maintenant peut s’avérer un tremplin fécond pour bon nombre d’artistes de la création, dont Martin Bureau et Cindy Phenix font partie.

Quoique stylistiquement distinctes, leurs productions se recoupent sur les plans thématique et formel. Par la matérialité d’abord, car les deux artistes ont jeté leur dévolu sur la peinture, un médium qui contourne l’immatérialité des technologies du numérique par lesquelles transitent les enjeux sociaux actuels. Ce mode d’expression leur permet en outre de se réfugier dans la constance pérenne du pigment pour ancrer la versatilité de certains faits de notre époque qui mobilisent leur pensée créatrice. Parmi ceux-ci, mentionnons les « murs » (politiques, territoriaux, migratoires, économiques, etc.) que nous ne cessons d’ériger, en plus des défis environnementaux qui menacent l’équilibre planétaire. En s’attaquant hardiment à ces sujets spécifiques à notre ère, Bureau et Phenix interagissent avec et dans la réalité ; une façon de procéder d’autant plus loquace lorsqu’elle est examinée sous l’éclairage des thèses d’Hannah Arendt (1906-1975) à propos de l’art et du vivre-ensemble.

FONCTION RÉFLEXIVE DE L’ART

Si l’on connaît les ouvrages d’Arendt consacrés à la philosophie politique, au totalitarisme ou à l’antisémitisme, ses écrits dédiés à la pratique artistique en général et aux œuvres d’art en particulier sont relativement méconnus. Pourtant, ils avancent plusieurs idées porteuses quant aux modalités de l’art dans la communauté 2. Au risque d’un excès de synthèse, rappelons qu’Arendt conçoit la politique comme un exercice du pouvoir qui se fait et comme un pouvoir d’agir, celui que possèdent tous les membres d’une communauté, y compris les artistes. Elle considère ces derniers non pas comme des faiseurs d’artefacts, mais comme des êtres dotés d’une conscience et d’un jugement qui, « à travers » l’opération poétique, prennent la parole pour dévoiler la vérité sur le monde. Selon cette perspective, leurs productions artistiques sont donc foncièrement politiques, puisqu’elles traitent de problématiques collectives. Elles s’adressent au demeurant à des individualités multiples qui exercent leur sens politique lors de la préhension des œuvres. Et c’est ce postulat émis par la politologue américaine qui résonne à la vue des créations de Martin Bureau et de Cindy Phenix.

PRÉSAGE D’UN POINT DE BASCULE

Différents schèmes relatifs à la géopolitique, aux luttes de pouvoir, aux flux migratoires et aux frontières traversent l’univers artistique de Bureau. L’artiste les aborde de manière frontale avec l’objectif avoué d’accroître le contrecoup qu’ils produisent dans l’esprit des récepteurs. En représentant les horreurs de l’humanité, ses créations (alarmistes ? dystopiques ? réalistes ? prémonitoires ?) ambitionnent de conscientiser le public sur l’impact de ses agissements, en particulier sur l’environnement. En témoigne sa série Anthropocène3 (2016–2020), donnant à voir de possibles scénarios apocalyptiques émanant des dérèglements climatiques, qu’il s’agisse d’un parc d’attraction enflammé ou d’un vestige architectural de style gréco-romain sur le point d’être submergé par les flots – cette dangerosité des océans était déjà évoquée dans La Tempête parfaite/The Perfect Storm (2012–2013). Loin d’être anodin, cet intitulé réitère une expression empruntée au domaine de la météorologie pour qualifier les ouragans et fait plus largement référence à des scénarios affolants. Dans ce cas-ci, les toiles reproduisent des visions satellites de localités où diverses tensions sociales ou litiges politiques ont cours, ceux-là mêmes qui justifient aux yeux de quelques dirigeants la nécessité d’ériger des murailles.

Voilà d’ailleurs l’épicentre du projet interdisciplinaire Les murs du désordre (2014-2019), inspiré des peace lines de Belfast qui séparent les protestants des catholiques, ainsi que des fortifications entre la Palestine et Israël et entre le Mexique et les États-Unis. Les toiles rappellent, d’une part, que ces barrières visent à conforter certains pays dans la puissance qu’ils envisagent de s’arroger. D’autre part, elles insistent sur le fait que ces infrastructures ne règlent pas les conflits, mais qu’elles les alimentent plutôt. Tout compte fait, les œuvres de Martin Bureau illustrent deux sphères où le présent piétine, à savoir l’écologie – parce que la mise en œuvre de stratégies pour ralentir la dégradation du climat stagne – et la géopolitique – en évoquant la propension des humains à continuellement s’autodétruire.

Martin Bureau, Anthropocène 15 (2018). Aquarelle et acrylique sur papier Arches monté sur bois, 45 x 90 cm. Photo : Martin Bureau

EXPRESSIONNISME INQUIET ET ÉCOFÉMINISME

Ce sabordage figure aux premières loges de la production de Cindy Phenix, empreinte d’un désenchantement à l’endroit des systèmes de pouvoir, des conventions sociales et de la crise environnementale. Dotés d’un puissant lyrisme, les tableaux de cette artiste fourmillent de personnages énigmatiques, de figures chimériques et de fragments paysagers et architecturaux assemblés de manière complexe. Les motifs à partir desquels Phenix construit ses univers kaléidoscopiques et utopiques sont pour la plupart extraits de différentes sources : le National Geographic, par exemple, ou bien des toiles de maîtres néerlandais qu’elle réorganise via un logiciel de retouches avant de les projeter sur ses canevas. Ces images sont ensuite amalgamées à de la matière brute, tantôt aqueuse, tantôt opaque, pour donner naissance à des compositions colorées au sein desquelles s’édulcorent les distinctions entre l’abstraction et la figuration.
Ces entremêlements plastiques font écho aux concepts de collectivité et d’unité qu’affectionne l’artiste, qui devine dans ces rapprochements un remède aux problèmes sociaux et environnementaux comme l’attestent ses récents travaux. Rassemblés sous le titre Water Shed Twinkle (2025), ceux-ci s’articulent autour de l’idée de watershed, une notion issue du champ de la géographie qui renvoie à la ligne de partition des eaux, de même qu’à un point de bascule dans le récit historique, soit l’incontournable urgence climatique. Phenix interroge cette catastrophe annoncée à l’aune de l’écoféminisme 4, qui met « au cœur de sa réflexion les connexions qui existent entre la domination des hommes sur la nature et celle qu’ils exercent sur les femmes 5 ». L’artiste envisage le combat écologique comme une façon pour les personnes minorisées d’avoir voix au chapitre et, ainsi, de contribuer à répondre à ce défi inédit. Dans la foulée, elle signale que cette menace du dérèglement climatique ne doit pas être endiguée uniquement par des actions individuelles. En fait foi sa toile Irresistible Movement Would Change Wherever the Sun Sunned (2024) dans laquelle les personnages, maillés les uns aux autres, se tiennent par la main et se couvrent d’« ombrelles » pour se protéger mutuellement de l’incandescence fatale du soleil. Malgré la complexité formelle du tableau résultant de l’effet de collage, le propos de Phenix est clair : l’interdépendance de toutes les parties impliquées est indispensable à la résolution de la dégradation écologique.

ÉTHIQUE SUBJECTIVE

En somme, même si l’art n’est pas le reflet objectif du réel, il ne propose pas moins une réflexion individuelle sur celui-ci. C’est ce que stipule le sociologue Pierre Francastel, pour qui l’œuvre n’est pas une production de connaissance sur le collectif, mais une pensée personnelle 6. D’après lui, la pratique artistique est avant tout un travail de subjectivation et, de ce fait, les signes visuels sont représentatifs de la pensée d’un moment de l’histoire que l’artiste porte en lui ou en elle. Autrement dit, les œuvres se trouvent au carrefour de l’expérience sociale et de l’expression d’un individu, ainsi que l’affirment les productions de Martin Bureau et de Cindy Phenix, qui regardent le présent sans se fermer les yeux et entrevoient l’avenir avec lucidité : un avenir sombre mais qui les fait pourtant encore rêver.

Cindy Phenix, Irresistible Movement Would Change Wherever the Sun Sunned (2024). Peinture à l’huile et pastel sur lin, 214 x 152 cm. Avec l’autorisation de l’artiste. Photo : Paul Salveson

1 François Hartog, « Ordre du temps. Régimes d’historicité », Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Seuil, 2003, p. 11-30.
2 Hannah Arendt, Vies politiques, Paris, Gallimard, [1968] 1974 ; La vie de l’esprit : la pensée, le pouvoir, Paris, Presses universitaires de France, [1975] 2013.
3 Pour mémoire, le terme provient du domaine de la géologie et sous-tend un florilège de questionnements sur les impacts de l’action humaine sur les écosystèmes planétaires.
4 La paternité du vocable revient à Françoise d’Eaubonne (1974).
5 Catherine Larrère, « L’Écoféminisme : féminisme écologique ou écologie féministe », Tracés. Revue de sciences humaines, no 22, 2012, p. 105.
6 Pierre Francastel, La Figure et le lieu. L’ordre visuel du Quattrocento, Paris, Gallimard, 1967.

Merci de lire Vie des arts. Vous avez consulté tous vos articles gratuits. Abonnez-vous pour avoir accès au contenu complet.

Institutionnel

1 an
3 numéros
+ accès aux contenus Web
65,00$ CAD

Web

1 an
accès aux contenus Web
30,00$ CAD

Soutien

3 ans
9 numéros
+ accès aux contenus Web
115,00$ CAD

Abonnement institutionnel ou OBNL

Consultez nos offres

Vous avez déjà un compte ?

Connectez-vous

*Livraison incluse