À l’occasion de sa première édition à l’automne 2024, le prix Polygone a été attribué à Jean-Pierre Mot, alias j.p. mot, dont la pratique nomade, contextuelle et ludique s’inscrit résolument hors des cadres convenus. Cet essai propose une incursion dans l’univers de cet artiste inclassable qui puise dans le quotidien – objets de consommation, emballages, langages – pour interroger nos systèmes culturel, économique et politique avec une grande justesse critique. En mettant en lumière cette démarche, le prix Polygone inaugure un espace fécond pour penser autrement les formes de reconnaissance artistique.
PENSER À TRAVERS LES MARGES
Créé en 2024 grâce à une collaboration soutenue entre Vie des arts et le Conseil des arts de Montréal, le prix Polygone vise à valoriser des démarches artistiques singulières, parfois marginales, qui interrogent les formes, les langages et les contextes de production en arts visuels. Conçu comme un outil d’équité et de rayonnement, le prix rend visible des pratiques professionnelles originales, peu représentées dans les circuits traditionnels, mais qui témoignent d’une grande cohérence conceptuelle et d’un apport essentiel au tissu culturel montréalais.
S’adressant autant aux artistes émergent·e·s qu’à celles et à ceux dont les parcours sont atypiques ou autodidactes, le prix Polygone souhaite valoriser des approches qui proposent des visions plurielles du monde, enrichissant ainsi notre compréhension collective de l’art et de la société. L’initiative vise aussi à stimuler une lecture critique renouvelée de ces pratiques et à favoriser leur insertion dans les réseaux professionnels.
La métaphore du polygone, figure à facettes multiples, illustre bien l’ambition du prix : embrasser la complexité des pratiques contemporaines qui échappent à des contours figés. Pour cette première édition, le choix du jury s’est arrêté sur Jean-Pierre Mot, artiste nomade dont le travail éclaté est profondément ancré dans les réalités sociopolitiques. Il conju gue esthétisme, humour et regard critique sur le monde qui nous entoure.
Mot se distingue par une approche artistique qui questionne les formes de pouvoir, les récits dominants et les dynamiques d’interprétation culturelle. Sa pratique n’est pas linéaire : elle se déploie selon les lieux, les objets rencontrés, les langues entendues, les signes lus ou mal lus. C’est cette liberté formelle et intellectuelle qui a séduit les membres du jury composé d’eunice bélidor, de Michelle Lacombe et de Sarah Gineau-Delyon.

UNE PRATIQUE DE LA MOBILITÉ
À la sédentarité de l’atelier, Mot préfère puiser son inspiration dans une pratique itinérante, lors de ses déplacements vers des résidences d’artistes qui lui offrent d’explorer de nouveaux territoires. Ses projets prennent forme dans l’ailleurs — en Islande, au Mexique, en
Asie —, d’où il capte les signes d’un quotidien et s’amuse à décortiquer les codes visuels et linguistiques. Il ne cherche pas à imposer une esthétique, mais à laisser les contextes affecter sa manière de faire. Le lieu devient son matériau. Sans essayer de s’intégrer au contexte, Mot négocie avec lui, le détourne, le prolonge, le fait parler autrement. L’expérience vécue dans chaque lieu agit comme catalyseur de ses projets, souvent in situ, marqués par la précarité assumée des matériaux.
Ce nomadisme est une réponse esthétique autant que logistique. Ne pouvant pas transporter son atelier, Mot adapte ses méthodes. Il collecte ce qu’il trouve : déchets, fragments imprimés, emballages, bribes de conversation ou expressions locales. Ce qui aurait pu être un obstacle devient une méthodologie. j.p. mot crée à partir de ce qui est là, disponible et habituellement négligé.
Sa formation universitaire en communication affine encore cette capacité à lire les dynamiques de pouvoir locales et à ajuster son intervention pour susciter une forme de reconnaissance implicite des enjeux sociaux et politiques. Il évoque souvent les téléromans, les jeux télévisés ou les pratiques populaires régionales comme portes d’entrée dans l’imaginaire collectif, permettant à ses projets de résonner là où Mot s’installe.
LIRE LE MONDE DANS LES REBUTS
Au cœur de sa pratique, l’artiste se trouve un intérêt soutenu pour les objets de consommation et, plus précisément, pour leurs emballages. Ces objets, conçus pour séduire, informer, rassurer ou standardiser, deviennent entre ses mains matière à critique envers notre société de consommation. Mot s’intéresse aux couleurs, aux mots, aux motifs, aux signes typographiques. Il lit ces éléments comme autant de codes et de marqueurs culturels, révélateurs de systèmes d’influence, d’esthétiques de la mondialisation et de stratégies d’adhésion.
L’artiste interroge, entre autres, la sémiotique de la confiance qui, construite par le marketing, guide nos gestes d’achat. Il capte aussi les accidents, les détournements, les erreurs de traduction, les effets comiques involontaires — tout ce qui rend visible l’arbitraire des systèmes. Par exemple, dit-il, en Chine, le jaune évoque la royauté, tandis qu’en Amérique du Nord, il peut suggérer le rabais.
Ses déplacements, parfois hasardeux, amènent Mot à se servir également de l’humour comme stratégie de contournement pour aborder des sujets délicats, qu’il s’agisse de migration, d’identité ou d’exclusion sociale. En récupérant des objets dans les poubelles plutôt que dans les commerces, l’artiste s’éloigne du discours publicitaire pour entrer dans l’espace de l’usage, de la désuétude, de la réinterprétation.
Le mot, chez lui, est autant une matière plastique que le vecteur d’un regard critique sur des enjeux sociaux. Il s’amuse des figures de style et des assemblages de sons qui résonnent ensemble ; son propre nom — Mot — est devenu un jeu sémiotique personnel. Le langage devient matière à sculpture, à collage, à installation sonore ou textuelle.
TRADUCTEUR DE CONTEXTES
Mot se conçoit comme un traducteur culturel, non au sens strictement linguistique, mais comme un passeur entre des imaginaires. Il n’invente pas de nouveaux mondes : il crée des ponts entre des mondes existants, mettant en tension leurs signes, leurs objets, leurs discours. Son travail repose sur une observation fine des environnements et sur une capacité d’empathie critique.
Il interroge notamment ce que les sociétés choisissent de montrer, d’exporter, de consommer, et ce qu’elles préfèrent taire. Une de ses pré occupations constantes est de comprendre, à travers les objets culturels, les habitudes de vie et la nourriture, le caractère monnayable d’une culture. La carte postale ou le menu deviennent alors des documents à décoder, à détourner, à réactiver.
L’alimentation revient aussi comme thème central : tout le monde mange, c’est un agent d’universalité, mais aussi de politique, d’économie, d’appartenance. L’emballage d’un produit — sa couleur, sa forme — et le slogan attribué à ce dernier sont autant d’indices d’une culture et de ses valeurs. Mot joue de ces signes, les recompose, les entrechoque pour mieux en révéler la part construite.
Cette approche artistique, nourrie par son éducation et ses origines, lui permet de situer chaque geste dans un espace de négociation, où la critique est toujours adressée, mais jamais imposée. Plutôt que de dénoncer, il cherche à faire parler les choses, à provoquer un léger déplacement du regard, à faire surgir un doute.
En décernant le premier prix Polygone à Jean-Pierre Mot, Vie des arts et le Conseil des arts de Montréal reconnaissent une pratique artistique indisciplinée, traversée par la mobilité et la complexité des signes, puis une critique fine de la mondialisation des formes. Mot n’est pas un artiste de l’atelier, ni de la galerie, ni même du musée : il est un artiste de la rue, de la résidence, du quotidien.
Son art, profondément ancré dans le réel, transforme les résidus en révélateurs, les mots en énigmes, les gestes banals en actes politiques. Il nous rappelle que l’art n’est pas toujours là où on l’attend, qu’il peut surgir d’une boîte vide, d’une expression entendue ou d’un espace de vie collective.