Dossiers
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Maude Veilleux

Promenade

Dans la foulée des célébrations marquant le centième anniversaire de Françoise Sullivan en 2023, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a déployé une série d’événements rendant hommage à cette figure majeure de l’art québécois, dont une soirée littéraire imaginée par l’historien de l’art Benoît Jodoin et commissariée par l’autrice Gabrielle Giasson-Dulude. Réuni·e·s par dizaines dans les sièges du Cinéma du Musée le 8 novembre 2024, les spectateur·rice·s se sont rapproché·e·s de la vie et de l’œuvre de Sullivan par l’entremise des mots de Denise Desautels, d’Andréane Frenette-Vallières, de Charles Guilbert, de Laurance Ouellet Tremblay et de Maude Veilleux – le tout accompagné des lignes de basse d’Alex Bellegarde. Nous vous proposons de découvrir l’un des textes présentés lors de cette soirée : celui de la poétesse Maude Veilleux.


Promenade entre le Musée d’art contemporain et le Musée des beaux-arts de Montréal est une pièce réalisée par Françoise Sullivan en 1970

dimanche dernier, j’ai décidé de la réenacter
j’avais passé le début de la journée à effectuer des recherches
plongée dans la frénésie des constructions entourant l’Expo 67
on aurait dit que le Québec découvrait le béton en même temps qu’une vision de l’avenir
incapable de m’arrêter avant le milieu de l’après-midi et déstabilisée par le changement d’heure
j’ai eu peur de rater le soleil
donc j’ai pris un taxi pour me rendre à l’emplacement de l’ancien Musée d’art contemporain au 2190, avenue Pierre-Dupuy

j’avais cru comprendre que le building servait d’entrepôt au Casino, mais à l’épaisseur de poussière sur les portes et les fenêtres j’ai eu un doute
rien qui vive
seul un trou de marmotte
dans le talus à l’arrière du bâtiment
au travers des grands pins semblables à ceux de la cour de mon grand-père
j’ai pris quelques selfies pour la promotion de l’évènement sur les réseaux

dans la pièce originale, Françoise Sullivan s’était donné comme contrainte de prendre une photographie à chaque carrefour
une photographie de ce qui se trouvait directement devant elle en ignorant autant que « possible les impulsions subjectives et les préoccupations esthétiques »

je traverse la rue Quai-Bickerdike et le stationnement Empire en me tenant loin des deux grosses outardes dont je crains la présence
et encore une fois je pense à mon grand-père qui avait peur des oies jusqu’à ce qu’un voyant lui dise : c’est normal, vous avez une oie coincée dans le chakra de la gorge

dans le stationnement de Canada Malting Co. Limited, les moineaux domestiques sur les camions de grains captent mon attention
je m’approche de la clôture pour les regarder

par centaines, ils se posent sur les cabines, les sellettes d’attelage, les réservoirs à carburant des poids lourds
près de moi deux hommes filment les édifices avec leurs drones
tous ces mouvements se coordonnent dans une espèce de grâce industrielle
rythmée par le bruit du passage des voitures et celui des émetteurs à ultrasons censés chasser les curieux
 



suivre Sullivan
dans le quartier que j’habite depuis presque 10 ans
c’est comme marcher dans mes vieux poèmes
retrouver la boue et les mouettes du canal
les corps en mouvement des coureur·euse·s
et la morve automnale
suivre autant que possible
bien que le trajet soit difficile à retracer sur la minuscule reproduction de la carte que j’ai trouvée en ligne
et depuis 1970 la ville a changé

sur les photos, on comprend que Sullivan longe les silos depuis la partie aérienne de l’autoroute Bonaventure et poursuit en hauteur jusqu’au centre-ville
maintenant, le tronçon entre Wellington et Notre-Dame est démoli
l’administration Coderre a préféré y construire un boulevard urbain qui reste encore à ce jour mon endroit favori de Montréal
puisque je peux le détester en toute quiétude de cœur
à ce sujet, en 2016, un journaliste de La Presse avait titré : Démolition de l’autoroute Bonaventure : quand la modernité chasse la modernité

alors je choisis plutôt de traverser Griffintown
un autre grand projet d’urbanisme de la Ville de Montréal
l’équivalent de l’Expo en termes de révolution culturelle pour ma génération sans surprise, j’y croise quelques influenceur·euse·s ancien·ne·s participant·e·s d’Occupation Double




j’avance dans les rues qui mènent vers le centre-ville
et les amoncèlements s’accumulent
et créent des effets de surprises qui me touchent
je m’émeus devant une dizaine de bidons de liquide pour laver le linge laissé en tas sous un arbre
ou un assemblage précaire, mais hautement sculptural de barils, de sacs Tim Hortons et de rubans Danger
j’hésite entre y voir la seule trace du vivant ou autre chose de plus décourageant comme les restes d’un campement défait par la police

je ne peux pas m’empêcher de me demander sur quoi le regard de Sullivan se posait
dans les 32 photographies qui composent sa pièce
la ville est propre, le ciel dégagé et les immeubles bien droits
peu de voitures
les images semblent tirées d’une maquette ou d’une ville de studio de télé
un rêve où un enfant sans casque déambule à bicyclette tandis que les familles se saluent sur les trottoirs vastes

ici
au coin René-Lévesque et Guy, les seules couleurs que je vois sont l’orange des cônes et la sarcelle du scooter du livreur Fantuan
il faut zigzaguer pour se frayer un chemin
les yeux collés au sol pour éviter les cups de café




là où Sullivan construisait un discours sur l’art et la culture 
dans l’espace public en périphérie des institutions muséales
je ne trouve que la désuétude
des édifices historiques à l’abandon
l’échec de notre système public
les restants d’un projet qui n’a vu naître qu’une ruine

mais j’essaie de sourire
parce que j’ai marché
vu des oiseaux et un trou de marmotte
pensé à ma famille et à mes ami·e·s
j’ai traversé la ville jusqu’au Musée des beaux-arts où on célèbre une artiste centenaire qui porte encore le courage de sa jeunesse, l’intelligence de ses convictions et la maîtrise de son geste artistique.

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