Dès son entrée dans RED INK/ENCRE ROUGE, le spectateur plonge dans une atmosphère à la fois familière et troublante : celle d’un siège social d’un ordre particulier. La Federation of First Nations Council (FFNC) est une organisation fictive entièrement créée grâce à l’intelligence artificielle, dont chaque détail est pensé pour interroger, déranger et faire sourire (jaune).
L’ACCUEIL : LA FICTION PREND CHAIR
Dans l’espace d’exposition du centre VOART de Val-d’Or, d’abord un comptoir d’accueil où des portraits de membres du conseil, tous générés par l’IA, fixent le visiteur d’un regard aussi vide que solennel. Les noms, titres et visages sont inventés, mais ils sont d’une plausibilité troublante. Sur les murs, des affiches et des documents bilingues en français et en anglais arborent des logos officiels sur lesquels la couleur rouge est omniprésente, symbole du sang et de l’identité autochtone.
LES FAUSSES CARTES : IDENTITÉ À LA CHAÎNE
Une vitrine présente des cartes de faux certificats de statut indigène produits à la chaîne par la FFNC. Chaque détail, des numéros de série aux signatures et dates d’expiration, est soigneusement reproduit. Autour, les instruments qui servent à fabriquer ces fausses cartes — appareils photo, téléphones, machines à fax, déchiqueteurs — sont installés sur des socles et sont peints en rouge vif, évoquant symboliquement la violence de l’appropriation culturelle.
LA SALLE DE CONFÉRENCE : LE THÉÂTRE DU FAUX
Une vidéo en boucle diffuse un communiqué de presse de la FFNC, où des porte-paroles, avatars générés par l’IA, revendiquent leur droit d’attribuer des identités autochtones. L’absurdité du discours, saturé de jargon administratif et politique, laisse un goût amer : la satire y est mordante.
LA SCÉNOGRAPHIE : ENTRE SATIRE ET MALAISE
La mise en espace de l’installation corpus joue sur la frontière entre le vrai et le faux, l’analogique et le numérique, le traditionnel et le contemporain. Les murs blancs, colonnes et socles évoquent un centre administratif froid et impersonnel, où chaque élément est détourné de sa fonction et saturé de rouge, comme si le mensonge avait contaminé la surface de chaque chose présente. La lumière blanche et crue accentue ce malaise : sommes-nous dans un musée, dans un bureau ou sur une scène de crime ?
L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE :
COMPLICE DE LA SUPERCHERIE
J’utilise l’IA comme outil de création, mais aussi comme sujet de réflexion. Le fait que tous les éléments sont générés par algorithmes souligne combien la technologie peut brouiller les pistes de l’authenticité. En tant qu’artiste anishinabe, je me place en « faussaire numérique », dénonçant la facilité avec laquelle une identité autochtone peut être achetée ou usurpée.
L’HUMOUR COMME ARME
Malgré la gravité du sujet — la fraude ethnique, le phénomène du « prétindien » —, ce travail évite le didactisme pesant. L’humour absurde, parfois grinçant, irrigue les titres, textes et vidéos. J’utilise la dérision pour désarmer, faire réfléchir sans accuser, et montrer que la bureaucratie, loin d’être neutre, peut se muer en arme culturelle redoutable.
C’est le cœur du propos : révéler comment la machine administrative peut fabriquer des identités sur commande, au mépris de l’histoire et du vécu des peuples autochtones.
UN MIROIR TENDU À LA SOCIÉTÉ
La FFNC, une pure fiction, agit comme un miroir déformant qui révèle les travers réels d’institutions et d’individus s’appropriant une identité pour en tirer des « avantages ». L’encre rouge omniprésente rappelle que chaque appropriation est une blessure, une effusion symbolique de ce qui doit rester sacré : le sang, l’histoire, l’appartenance.
SORTIR, RÉFLÉCHIR, AGIR
RED INK/ENCRE ROUGE suscite plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Jusqu’où la technologie brouille-
t-elle les frontières de l’authenticité ? Comment distinguer le vrai du faux dans un monde saturé de simulacres ? Que signifie, aujourd’hui, à l’ère de l’IA, revendiquer une identité ?
Par cette expérience immersive, satire visuelle et conceptuelle, je dénonce les mécanismes d’appropriation tout en célébrant, par l’art et avec humour, la résilience et la créativité des peuples autochtones. J’invite chacun à repenser la notion d’appartenance, qui se trouve maintenant à la croisée du numérique, de la mémoire et du combat pour la reconnaissance.