(Récit visuel) JOAN SULLIVAN
Numéro 277
« Ce n’est pas notre monde avec des arbres. C’est un monde d’arbres, où les humains viennent d’arriver. » – RICHARD POWERS, L’ARBRE-MONDE (2018)
Imaginaires dans le sens où je n’ai jamais été témoin en personne d’un incendie; imaginaires dans le sens où mes images ont une dimension onirique, ambiguë. Oscillant entre représentation et abstraction, elles soulignent notre ambivalence collective face aux bouleversements climatiques. Une forêt d’arbres. D’arbres en feu.
[PAUSE]

Imprimées sur des tissus de soie de neuf pieds de long, des photographies bidimensionnelles cousues ensemble sur leurs deux côtés les plus longs se transforment en formes tubulaires qui, suspendues au plafond, ressemblent à des troncs. Flirtant avec la théorie du philosophe Michel Foucault, cette forêt sensuelle devient un espace hétérotopique où les visiteur·euse·s se sentent libres de faire quelque chose d’interdit: toucher une œuvre d’art. Dans le but de ne faire qu’un·e avec eux, enlacer les arbres, imaginer ce qu’ils ressentent lorsque les flammes arrivent. Prêter l’oreille, les écouter pendant qu’en filigrane plane un requiem pour leur mort signé James Darling. Voyez à m’incarner, je vous offre les feuilles qu’il me reste. Cette forêt acoustique sert de seuil: le public peut faire corps avec ces êtres magnifiques avant qu’ils ne disparaissent.
[PAUSE]

L’idée originale de créer des photographies d’un sujet aussi éphémère m’est venue lors des incendies catastrophiques en Australie au début de 2020 – un été que les Australien·ne·s ont surnommé «Black Summer», l’été noir. Ces feux incontrôlables, qui ont tué trois milliards d’êtres non humains selon les scientifiques, ont bouleversé ma vie personnelle ainsi que mon parcours artistique. Je ne pouvais plus documenter les changements climatiques par l’entremise d’une perspective humaine. J’ai ressenti un besoin impérieux de changer la façon dont j’utilisais mes appareils, afin d’observer les perturbations environnementales depuis une nouvelle posture: celle d’êtres menacés par l’homme à l’ère de l’homme. Pour aller encore plus loin, devenir arbre, j’ai tenté d’incarner l’angoisse d’un être impuissant devant fuir un incendie. J’expérimentais à partir de mouvements intentionnels imposés à la caméra. En bougeant mon corps de manière agitée, je me faisais arbre en feu. Par mimétisme. Par artivisme. Pour voir l’urgence climatique autrement. Un déplacement sensoriel m’invitant, nous invitant, à renouveler le regard que l’on pose sur nous-mêmes. Trois ans après les incendies australiens, le Canada a connu son propre «été noir» en 2023. À la mi-juillet, on comptait déjà vingt-neuf mégafeux hors de contrôle dans le pays, chacun sur plus de 100 000 hectares. Un record absolu. Cette fois alimentée, ou plutôt enflammée, par trois ans de réflexion approfondie sur le réchauffement planétaire, j’étais mûre pour créer une nouvelle œuvre tactile et sonore visant à susciter une réflexion sur l’impermanence. L’impermanence dans un monde en pleine mutation. L’impermanence au Pyrocène – l’ère des mégafeux.
[PAUSE]
Le violoncelle est l’instrument le plus près de la voix humaine. Ses notes graves résonnent dans les corps. Les arbres communiquent avec nous par des murmures intimes. Pour écouter les arbres, James Darling a composé ARTEFACT, une sculpture sonore pour seize violoncelles. Nourrie d’harmonies riches et de textures sonores variées, son œuvre nous transporte dans une forêt menacée par les flammes. Petit à petit, dans le bois imaginaire, un certain malaise nous envahit. Notre instinct nous pousse à fuir, mais nos pieds restent ancrés au sol. Les flammes se rapprochent. Mais que peut faire un être dont les racines parcourent des dizaines de mètres sous terre dans un lieu qui s’embrase? L’écoute devient une autre façon de voir. Nous éprouvons la douleur. [PAUSE]

Qu’est-ce que les arbres ont à nous dire avant de mourir? Que ressentent-ils lorsque les flammes arrivent? J’étais, je suis et je demeure hantée. Hantée tout au long des incendies canadiens de 2023, l’année la plus chaude de l’histoire de l’humanité. Hantée, en 2024, quand, rattrapant l’an précédent, on connut la première année civile complète à dépasser le seuil de 1,5 °C au-dessus du niveau préindustriel. Hantée quand j’ai pris ces photographies de paysages désertés, un an après les ravages incendiaires au nord du Nitassinan, à l’invitation des Innus de Pessamit, dont Éric Kanapé. Hantée maintenant que je les présente, que je les regarde et que j’invite les autres à les regarder. Au Brésil, le Pantanal, la plus grande zone humide de la planète, brûle. Ici, on entend de plus en plus parler d’incendies «zombies» – des feux qui couvent tout l’hiver sous la neige, attendant patiemment la fonte, au printemps, pour se rallumer. En 2023, ma région – le BasSaint-Laurent, dans l’Est du Québec – n’a pas été directement touchée par les embrasements. Mais nous avons tou·te·s regardé avec inquiétude le ciel ferrugineux de l’autre côté du fleuve. Nous avons tou·te·s respiré ses vapeurs toxiques. Nous nous sommes tou·te·s dit: peut-être que l’an prochain, ce sera notre tour. Nous ne demandons rien en retour; mais sans nous, comment être?
[PAUSE]
Un sentiment d’éphémère imprègne la scène. Celle de l’œuvre, celle du réel. L’impermanence est, depuis quelques années, devenue le cœur de toutes mes recherches créatives. Cela me pousse à réorienter ma création visuelle vers des installations éphémères tactiles et sonores réalisées avec la collaboration d’autres artistes, afin de minimiser mon empreinte écologique. La soie. Je l’ai choisie pour l’impression de mes arbres en feu. Ces œuvres deviendront foulards. Une deuxième vie. Celle que les arbres n’ont pas. À la fin, il ne reste qu’une mémoire.
