À la fin du 19e siècle, la photographie libère la peinture de son obligation réaliste. Elle attire alors les milieux scientifiques comme outil de preuve, mais reste un terrain d’expérimentation artistique. Après les avant-gardes de l’entre-deux-guerres, il faut attendre les années 1970 pour que la photographie s’affranchisse pleinement de son rôle de témoin. Elle devient alors un instrument de mise en scène critique, au service d’enjeux antiracistes, féministes et queers. L’acte de création se joue surtout devant l’objectif (pensons à Cindy Sherman ou à Evergon), avant que l’ère numérique ne per mette (comme Isabelle Hayeur, par exemple) d’enrichir le propos à l’étape de l’édition, par le photomontage ou la manipulation de l’image.
Chez l’artiste-photographe Simon Émond, le geste est inversé. La captation n’est pas le cœur de son travail. L’image brute est pour lui un matériau de départ, qu’il façonne ensuite en chambre noire numérique, comme d’autres le feraient sur une plaque de cuivre ou une toile. Ses images dialoguent avec les techniques des grands télescopes : la lumière saisie par l’appareil est triturée, révélant des spectres invisibles, enfouis dans des scènes pourtant familières. De cette excavation surgissent des visions de vide, mais surtout l’écho persistant d’une inquiétude, celle que la répétition de rites immémoriaux ne parvient jamais à conjurer.
Avant de recevoir en 2025 l’invitation du centre d’artistes Langage Plus, situé à Alma, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, Émond travaillait à un nouveau corpus en revisitant ses premières archives. Celles-ci datent de l’époque où il se présentait comme un jeune entrepreneur, photographe d’événements, surtout de mariages. Parcourant cette époque, il prend conscience des « auto sabotages » qui la traversent, fruits d’un inconfort face à la pratique commerciale et des attentes irréalistes de ses client·e·s, souvent empreintes de jugements sévères sur leur apparence ou le résultat de la mise en scène imaginée pour le grand jour. C’est aussi à ce moment qu’apparaît dans ses échanges un mystérieux « D » à la fin de son prénom. Partout, dans les courriels, les factures et les chèques, la consonne s’invite et l’élision infernale fait pour lui sens : Simond Émond se demande alors quels diables nous poussent à nous autodétruire, à nous dévaloriser jour après jour. En 2023, Émond partage cette proposition avec les commissaires italiens de PhMuseum (Tommaso Parrillo [Witty Book], Giulia Boccarossa [Designer] and Rocco Venezia [PhMuseum]), qui lui ouvre l’accès à une classe de maître de sept mois. Il y réalise la maquette du livre encore inédit Say my name/Dis mon nom. Ce travail, conçu en collaboration avec Maxime Rheault, directeur du studio de design graphique Criterium et par tenaire créatif depuis l’œuvre photo-littéraire Rebâtir le ciel produite en 2020, obtient le Prix Burtynsky du CONTACT Photo Festival de Toronto en 2024.
Phobos et Deimos sont les deux fils du dieu grec Arès qui personnifient, d’une part, la frayeur qui saisit et, d’autre part, l’état de choc et la panique qui poussent à fuir. Ce sont également les noms des deux lunes de Mars aux destins tant inexorables que singuliers. Pour l’exposition qu’il imagine, Émond choisit de puiser dans son livre inédit, mais écarte l’idée d’utiliser les murs de Langage Plus pour y installer des agrandissements. Il opte plutôt de réfléchir l’espace comme un parcours, approche au cœur de son travail dès ses premiers projets qu’il inscrit dans le tissu urbain, alors que les centres d’artistes lui étaient encore inaccessibles, notamment en raison de son autodidaxie.
C’est l’occasion pour l’artiste-photographe de poursuivre cette réflexion en compagnie de Rheault, qui enseigne la synthèse graphique à l’Université Laval et vient de participer au cours d’architecture spéculative qui s’y donne. Avec la complicité étroite de Cédric Delorme-Bouchard, scénographe, concepteur lumière et metteur en scène, ils effacent les éléments architecturaux interférant avec la lecture souhaitée et construisent un parcours envoûtant où les images imprimées à jet d’encre sur papier coton et film de polypropylène sont présentées dans un espace entièrement noir que seuls les éclairages savants viennent ciseler.
L’espace devient alors un acteur majeur de la narration. Les photographies sont présentées comme des artefacts de rituels et de paysages décolonisés, comme si une sonde nous les donnait à voir pour la première fois. Les formats pluriels des images, le trajet labyrinthique et les grandes chambres qui le ponctuent obligent les visiteur·euse·s à adopter une posture d’exploration dans des ténèbres qui brouillent les repères au point d’imposer une temporalité et une ethnogéographie propres à l’exposition et où les télescopages sont constamment à l’œuvre : encres ou projections, fragment ou fresque, images païennes ou scientifiques ?
L’effet qui s’en dégage est cathartique. Après avoir retiré leurs chaussures, les visiteur·euse·s s’aventurent dans un itinéraire que seules les images signalent, avec l’impression de flotter comme des corps célestes vers d’autres corps qu’une lumière surnaturelle fait vibrer. À l’instar de Phobos, dont la spirale descendante le mènera à l’écrasement et à la fragmentation, et Deimos, qui s’éloigne lentement de Mars jusqu’à s’en affranchir, Émond, avec cette exposition, abandonne la trajectoire commerciale qu’il avait d’abord cherché à suivre. De son propre aveu, ce chemin le menait à sa perte ; il choisit désormais d’être en phase avec ce que sa sensibilité lui commande et de se détacher de toute convention.
La traversée nous entraîne en ce sens jusqu’en son cœur, où deux immenses images couvrent complètement les murs d’une petite pièce, donnant l’impression d’entrer dans un tombeau où s’opère un nouveau télescopage. Nous passons ainsi de l’antiquité grecque à celle de l’Égypte et à son livre des morts, dont le véritable titre est Revenir à la lumière du jour. Après ce passage quasi mystique, l’exposition se termine par des diptyques qui reprennent la narration développée dans Say my name/Dis mon nom. Si Émond se permet d’approcher les monstres et merveilles chtoniens qui trop souvent nous abîment, en l’accompagnant, nous en ressortons étonnamment apaisé·e·s. Les images de départ abandonnent la chair torturée et deviennent, par cette transmutation, feu.