Dossiers
(Automne 2026) No. 281
(Texte) CELINA VAN DEMBROUCKE

(Photo) Joannie Lafrenière, Portrait de Patrick et Miki (2021). Photo Polaroid. Courtoisie de l’artiste

Sin fronteras : Patrick Dionne et Miki Gingras font de la route leur atelier

Dans un paysage artistique où la signature individuelle demeure la mesure dominante de la reconnaissance, les artistes québécois·es Patrick Dionne et Miki Gingras – réuni·e·s depuis 25 ans sous le nom de PatMiki – ont choisi, avec une ténacité rare, de créer une œuvre entièrement pensée à deux.


Leur histoire commence en 1999 avec un premier projet photographique, Dialogue soliloque, réalisé sur l’île d’Anticosti. De cette expérience, dans un territoire quasi inhabité, puis dans la densité de Manhattan, aux États-Unis, où iels en produisent un second volet, émerge une manière singulière de créer, traversée par une question chère à l’écrivain Michel Tournier : « Qui es-tu sans le regard de l’autre1 ? ». Dès lors, leur pratique s’inscrit dans un mouvement continu où l’art ne se distingue plus de lavie. À la manière de la Beat Generation, pour laquelle être on the road constituait déjà un parcours exploratoire, PatMiki envisage la création comme indissociable du déplacement, du vécu et du temps partagé.

Patrick Dionne et Miki Gingras, Dialogue soliloque (1999). De la série Dialogue soliloque. Photographies analogiques, diptyque couleur et noir et blanc imprimé sur papier fibre. Avec courtoisie des artistes


Sans être d’origine latino-américaine, le duo occupe une place notable dans la formation de l’art latinx au Canada, aux côtés d’artistes d’ici comme Catherine Bodmer et Christine Brault, en raison du dialogue transfrontalier soutenu que les deux artistes ont tissé à travers des circulations constantes entre les Amériques2. À bord d’un Westfalia mauve, PatMiki vagabonde au fil des projets, sillonnant l’Amérique latine. La route et la camionnette transforment en des espaces de travail, de vie et de pensée, des interstices créatifs en perpétuel devenir.

Avec la modernité, nous avons appris à tracer des lignes fictives pour organiser notre existence : vie personnelle et vie professionnelle. La démarche de PatMiki se tient à distance de ces découpages. Rien ne s’y dissocie véritablement. Le quotidien, les rencontres, les affects et les images s’entrelacent dans un même mouvement, porosité qui se prolonge dans ses œuvres, où fiction et documentaire se croisent sans hiérarchie, au sein de formes hybrides nouant photographie, narration et dispositifs expérimentaux. Son travail ne se limite pas à brouiller les frontières : il interroge plus profondément la nécessité même de les tracer.

Toujours en déplacement, le tandem demeure difficilement classable, en marge du marché de l’art, de ses tendances et de ses influences. Dans un milieu encore structuré par la figure de l’artiste singulier·ère, une pratique fondée sur l’inspiration réciproque et le partage intégral de l’œuvre résiste aux catégories établies. « On veut toujours savoir qui a fait quoi. Nous, on ne le sait pas toujours nous-mêmes3 ! », disent-iels. Les gestes se confondent, les images circulent de l’un·e à l’autre, sans hiérarchie. La question de l’auteur·rice se dissout. Toute tentative d’assigner une origine stable à l’œuvre se dérobe.

Entre 2002 et 2008, au Nicaragua, PatMiki développe le projet Humanidad, mené avec des enfants travailleurs dans différents points du pays. Loin d’une approche documentaire classique, où le·la photographe viendrait esthétiser des conditions de travail forcé, les enfants fabriquent leurs propres caméras à partir de boîtes de conserve, apprennent à capter et à développer des images, puis à les partager avec leur communauté. Chaque photographie devient ainsi le résultat d’un geste collectif qui rend compte de leurs conditions d’existence. L’une d’elles montre un enfant debout, légèrement décentré dans le cadre, tenant dans la main l’objet de son activité quotidienne, le regard tourné vers l’objectif. À l’arrière-plan, un autobus ; autour de lui, des passant·e·s en mouvement, presque effacé·e·s. L’image ne se contente pas de documenter une situation sociale : elle en propose une reconfiguration sensible, une « vision autoréférentielle du travail infantile forcé amplifié par la mondialisation des marchés et les politiques néolibérales4 », pour reprendre les mots de l’historienne de l’art et commissaire Nuria Carton de Grammont.

Patrick Dionne et Miki Gingras, Marché Ocotal (2006). De la série Humanidad. Sténopé couleur sur papier, impression jet d’encre sur papier archive. Avec courtoisie des artistes


Plus récemment, l’exposition Uchronie (2025)5, articulée autour d’un court métrage réalisé à Medellín, en Colombie, prolonge ces questionnements en les déplaçant vers une installation qui combine plusieurs formes : photographies, créations sonores du musicien Yohann Gagnon ainsi que le court métrage Yulí (2019). Largement primé dans des festivals en France, en Colombie, en Espagne, au Portugal, au Mexique, aux États-Unis et au Canada, le film suit une jeune fille qui prend le téléphérique pour la première fois et découvre une partie de la ville que les habitant·e·s de son milieu n’osent pas explorer6. Le projet ouvre ainsi des récits possibles, des bifurcations imaginaires, où l’image devient un espace de projection autant que de mémoire. Là encore, la création se situe moins du côté d’un·e auteur·rice unique que dans un tissage de regards, de récits et de présences.

Cette manière de travailler transforme également les conditions de diffusion et de réception des œuvres. Les expositions font office de moments de restitution, souvent organisés sur place, au sein même des communautés participantes. L’œuvre ne se présente pas comme une forme close que l’on pourrait isoler ou circonscrire : elle prend corps dans des situations, dépend de relations et se prolonge au-delà de ce qui est exposé. Ce glissement ouvre des espaces où surgissent d’autres voies de re connaissance, moins centrées sur l’objet ou sur la figure de l’auteur·rice que sur l’échange.
 

Patrick Dionne et Miki Gingras, Vendeur de bonbons (2008). De la série Humanidad. Sténopé noir et blanc sur papier, impression jet d’encre sur papier archive. Avec courtoisie des artistes 


À travers ces pratiques, PatMiki ne cherche ni à résoudre les tensions inhérentes au travail en commun ni à fixer une configuration stable de collaboration. Sa démarche repose sur un équilibre mouvant, sans cesse rejoué, où chacun·e avance avec l’autre sans que cette relation ne se fige. En ce sens, son travail invite à repenser certaines catégories ancrées dans l’histoire de l’art – l’auteur·rice, l’œuvre, la signature – et à ouvrir la création comme un espace de rencontre. Entre les Amériques, le binôme trace des lignes qui, désormais, ne lui appartiennent déjà plus. 

1    Michel Tournier, Vendredi ou Les limbes du Pacifique (Montréal : Gallimard, 1991).
2    Nuria Carton de Grammont, commissaire de la Galerie SBC, entretien publié dans Aceves Sepúlveda, Gabriela, et al., dir., Diffracting the North : Contemporary Latinx Canadian Experiences and Practices in Film, New Media, and Visual Arts, (Montréal : Concordia University Press, 2025), p. 169-183.
3    Entretien par l’autrice avec les artistes, réalisé le 24 mars 2026, à Montréal. 
4    Nuria Carton de Grammont, texte pour le projet Humanidad (2002-2008). https://patmiki.ca/oeuvres/humanidad/
5    L’exposition Uchronie a été présentée à la Cinémathèque québécoise, à Montréal, du 13 juin au 14 septembre 2025.
6    Le court métrage Yulí a été récompensé comme meilleur film (catégorie expérimentale) dans plusieurs festivals internationaux, notamment : The Americas Film Festival of New York ; le 45e Festival du film court en plein air de Grenoble ; le SFCC Cannes Short Film Festival ; le Veracruz Short Film Festival ; l’Alternative Short Film Festival – The Film Contest aux États-Unis ; le 7e Festival Signos da Noite à Lisbonne, au Portugal ; le Sevilla Indie Film Festival ; le 20e International Festival Signs of the Night à Bangkok, en Thaïlande ; le 19e Festival international Signes de Nuit à Paris, en France ; le Festival international de ciné de Oriente (Venezuela) ; ainsi que le 18e Festival trans-territorial de ciné underground en Colombie.

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