(Texte) CAMILLE LARIVÉE
Numéro 277
4 mars 2017, Roy Thomson Hall, Toronto. Vêtue d’une robe noire, pieds nus, l’artiste inuk Tanya Tagaq se tient au centre de la scène, accompagnée par le Toronto Symphony Orchestra. À l’occasion d’une soirée spéciale du New Creations Festival, Tanya Tagaq présente en première mondiale sa performance Qiksaaktuq¹ – mot Inuktitut signifiant «deuil» –, où elle explore, en cinq mouvements musicaux symphoniques, les cinq étapes de ce rite de passage, soit le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation.
Je ne suis pas
Ton acronyme
Je ne finirai
Plus jamais d’être²
Alors que la section musicale du marchandage débute, cinq robes rouges suspendues au plafond apparaissent, un symbole visuel et matériel honorant les femmes, filles et personnes 2ELGBTQI+ autochtones disparues et assassinées au Canada³. Tanya Tagaq ancre ses pieds sur le plancher de la scène puis chante l’injustice et l’amour pour celleux qui sont manquant·e·s ainsi que pour leurs proches qui sont perpétuellement endeuillé·e·s. Ses chants et ses mouvements improvisés trouvent leur racine dans la pratique traditionnelle du chant de gorge inuit appelé katajjaq, une performance qui prend habituellement place entre deux femmes inuites. Les chants gutturaux de l’artiste résonnent dans la salle, laissant cours à une rage libératrice nécessaire.
13 mai 2024, Club Soda, Montréal. Le concours musical annuel Les Francouvertes en est à la soirée finale de sa 28e édition et l’artiste ilnu Soleil Launière marche lentement à travers le public, portant une grosse branche sur sa tête, avant de rejoindre la scène. Pieds nus sur un amoncellement de terre, l’artiste mentionne les noms de plusieurs femmes, filles et personnes 2ELGBTQI+ autochtones disparues et assassinées au Canada avant d’interpréter sa chanson MMIWG2S, extraite de son premier album Taueu (2023). On peut aussi entendre, en superposition, un enregistrement du katajjaq interprété par l’artiste multidisciplinaire Inuk Sylvia Cloutier. Tout comme Tanya Tagaq, Soleil Launière dénonce ce cycle de violence multigénérationnel à travers son corps vibrant et sa voix puissante, transcendant les murs du théâtre. Une longue tresse en tissu rouge – clin d’œil aux robes rouges – apparaît entre les mains de l’artiste, qui l’extrait d’une montagne de terre avant de la déposer à ses pieds et de se relever, le poing en l’air. «Je suis vivante/Même sous terre/Je suis criante/Même sans…/Je suis criante/Même sans air», chante-t-elle⁴. Cette soirée-là, Soleil Launière devient la première artiste autochtone lauréate des Francouvertes.
Le refus de la violence coloniale et l’affirmation de la souveraineté des corps sont au cœur des prestations musicales hors du commun que donnent à expérimenter Tanya Tagaq et Soleil Launière. Même si ces artistes appartiennent à deux cultures autochtones distinctes, elles sont intrinsèquement liées par les thèmes de leurs créations artistiques. Les motifs de leurs performances s’entrechoquent, rendant visible une liberté créative qui ne s’éteint jamais. Selon les règles du milieu de l’art occidental, l’excellence d’une seule pratique artistique est valorisée, un phénomène enchâssé dans des valeurs capitalistes et coloniales. Plusieurs artistes autochtones travaillent à défier ces restrictions à travers leur pratique multidisciplinaire. Chez Tanya Tagaq comme chez Soleil Launière, la création musicale semble influencer les autres disciplines qu’elles explorent, et vice-versa.
Tanya Tagaq, née en 1975, a grandi à Ikaluktutiak (Cambridge Bay, Nunavut). Alors qu’elle se destinait à une carrière de peintre et étudiait au Nova Scotia College of Art and Design à Halifax, elle découvre le katajjaq après que sa mère lui en a envoyé des enregistrements audios sur cassettes. Dès lors, l’artiste s’adonne au chant de gorge improvisé, ce qui l’aide à se sentir connectée à son territoire: «I could feel the land in it⁵», dit-elle. Depuis ce point de bascule, Tanya Tagaq a mené sa carrière en compagnie de multiples collaborateur·rice·s et a développé une discographie comportant à ce jour sept albums. Elle a remporté de multiples prix JUNO et le prestigieux Prix de Musique Polaris en 2014. En 2018, elle publie un premier livre, où se côtoient récits personnels, poèmes et dessins, intitulé Split Tooth. Les sujets récurrents dans ses chansons, comme le pouvoir de l’amour et de la maternité, la rage, le monde des animaux dans l’Arctique et la spiritualité inuit, sont au cœur de son écriture. Alors qu’elle travaille sur une adaptation audio de l’ouvrage, Tanya Tagaq crée plusieurs versions musicales d’extraits de son livre. Cinq de ses poèmes apparaissent dans son album Tongues (2022). Puis, le documentaire Ever Deadly (2022), qui offre un aperçu de la vie personnelle et artistique de l’artiste, fait se superposer des citations de Split Tooth, des performances de plusieurs artistes Inuits dont Laakkuluk Williamson Bathory, une collaboratrice de longue date de Tanya Tagaq, et des animations de Shuvinai Ashoona. De plus, l’ouvrage de Tagaq donne son impulsion à un autre de ses projets, cette fois une installation de réalité virtuelle intitulée Ajagutak/Parhelion, qui a été créée à partir d’un extrait du livre et présentée dans le cadre de la Nuit Blanche de Toronto en 2022, proposant une rencontre unique entre le paysage grandiose du Nunavut et les esprits Inuits qui y déambulent. Ces multiples créations visuelles et sonores, fruits de l’imaginaire de Tanya Tagaq, forment une constellation de relations entre humains, nature et animaux qui peuplent les récits et le territoire du Nunavut. Un souffle froid rempli d’amour.
Soleil Launière a de son côté grandi à Mashteuiatsh, communauté Ilnu située sur les rives du lac Pekuakami (Lac-Saint-Jean). En 2020, elle fonde sa compagnie, Productions AUEN, qui lui permet de réaliser de nombreuses créations théâtrales, chorégraphiques et performatives. Elle donne une nouvelle dimension à sa pratique en 2023, alors qu’elle lance son album Taueu, qui signifie «au centre» en innu-aimun. Elle y chante en français, dans sa langue paternelle et dans une langue qu’elle a inventée – qui lui permet de développer son pouvoir créatif et qu’elle qualifie de «processus de réappropriation d’identité culturelle et de langage⁶ ». Son livre Akuteu (2023) nous entraîne aussi dans un monde spirituel à l’imagerie forte: cette fois, le présage de carcasses d’animaux séchées est utilisé comme métaphore pour parler du sentiment de suspension qu’éprouve l’artiste en lien avec la dualité du visible et de l’invisible de son identité d’Ilnu et de Québécoise. Cette thématique est également récurrente dans les performances musicales de Soleil Launière, où elle arrive à incarner un univers peuplé de créatures appartenant à la culture Ilnu. «Ce ne sont pas juste des inspirations, je pense; ce sont vraiment des visions. J’ai vu l’Orignal blanc. Comment est-ce que je décortique cette image-là? C’est là que peuvent se mêler mythologie et technologie, pour faire apparaître l’invisible⁷.»

Cette connexion aux langues dans les chants de Soleil Launière et de Tanya Tagaq, empreinte de poésie sonore, permet de relier les deux artistes à leurs territoires ancestraux. Pour Soleil Launière comme pour Tanya Tagaq, la nature dans toute sa splendeur constitue une source d’inspiration inépuisable qui évoque une fonction fondamentale de l’être humain: être témoin de ce qui l’entoure et y porter une attention constante. Cette relation sacrée au territoire, présente autant dans le katajjaq que dans l’innu-aimun, s’ancre dans un imaginaire infini. Elle permet aux deux artistes de prioriser une multidisciplinarité artistique qui défie les codes rigides du milieu de l’art occidental, les faisant allier musique et arts vivants, en passant par l’écriture à voix multiples. Se plonger dans leurs univers nous permet ainsi d’embrasser et de mieux comprendre une rage douce qui ne s’atténue jamais et pousse constamment à la création. Nous en avons grandement besoin.
You are in me
You are now me
We absorb your strength
We embrace your warmth⁸

¹ “Watch Tanya Tagaq and TSO perform powerful lament for missing and murdered Indigenous women”, CBC Radio, 2 juin 2017, https://www.cbc.ca/radio/q/ blog/watch-tanya-tagaq-and-tso-perform-powerfullament-for-missing-and-murdered-indigenouswomen-1.4144381 ² Extrait de paroles de la chanson MMIWG2S, de Soleil Launière, qui apparaît sur l’album Taueu (2023). ³ Voir les rapports de l’enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ici : https://www.mmiwg-ffada.ca/fr/ ⁴ Pour voir Soleil Launière performer MMIWG2S lors de l’édition 2024 des Francouvertes: https:// www.youtube.com/watch?v=K9vZNIeu_5g&ab_ channel=LesFrancouvertes ⁵ “Tanya Tagaq’s powerful new album Tongues aims for hope among hard truths”, NPR Music, 26 janvier 2022, https://www.npr.org/2022/01/26/1075600951/tanyatagaqs-powerful-new-album-tongues-aims-for-hopeamong-hard-truths ⁶ Marc-Antoine Côté, « Taueu: le langage unique et captivant de Soleil Launière», Le Quotidien, 23 octobre 2023, [en ligne], https://www.lequotidien.com/ arts/2023/10/23/taueu-le-langage-unique-et-captivantde-soleil-launiere-IKASNZOH7VBWNBGQ36UXG6EU4Y/ ⁷ « Soleil Launière, force pekuakamiulnu créatrice », Place des arts, 23 juin 2020, [en ligne], https://placedesarts.com/fr/blogue/soleil-launiere-forcepekuakamiulnu-creatrice ⁸ Extrait du livre Split Tooth de Tanya Tagaq (Toronto: Penguin Random House Canada, 2018, p.178), traduit en français par Sophie Voillot (Croc fendu, Québec: Éditions Alto, 2019).