Lectures
(Hiver 2025) No. 279
(Texte) Charles Gilbert

(Livre) STÉPHANE GILOT ET EMMANUELLE CHOQUETTE
Les couloirs jaunes, où l’écho précède la voix 
(Montréal : Éditions L’humour des montagnes, 2025) 119 p.
Design graphique : François Rioux.

Stéphane Gilot : Les couloirs jaunes, où l’écho précède la voix

Le travail de l’artiste Stéphane Gilot est fondé sur une vive tension : il se présente comme schématique, géométrique, fondamentalement visuel et cérébral, mais on le découvre aussi foisonnant, viscéral, nourri de littérature et attentif à la fragilité des êtres humains. L’orbe dérobé, magnifique exposition qu’il a présentée au Centre d’art contemporain Optica à Montréal au printemps 2025, révélait cette duplicité. Au centre de la salle, huit sculptures minimalistes colorées reposaient sur un grand socle en bois, tandis que sur les murs tout autour vibraient des centaines de dessins fébriles assemblés en séries, où l’on percevait autant des constructions improbables que des personnages se trouvant dans des situations troublantes. Paradoxale à première vue, cette rencontre entre une architecture d’inspiration suprématiste et un imaginaire surréaliste fait sentir l’angoisse que sous-tend toute utopie.

Cette double facette de l’œuvre de Gilot est bien éclairée dans Les couloirs jaunes, où l’écho précède la voix, une publication d’une centaine de pages qu’il a coéditée avec l’autrice et commissaire indépendante Emmanuelle Choquette. Il y est question d’une installation performative ayant donné lieu à deux itérations montréalaises : la première, Ce que racontent les couloirs jaunes, dans le cadre de Montréal souterrain en 2017 ; la seconde, Où l’écho précède la voix, à la galerie Pierre-François Ouellette en 2024. Le livre en est, en quelque sorte, une troisième itération, puisque plutôt que de simplement les documenter, il remet en jeu les différentes composantes des précédents événements afin de faire vivre aux lectrices et lecteurs une plongée dans un imaginaire de l’espace tout à fait singulier.

Le texte d’Emmanuelle Choquette, qui s’étale en fragments sur une cinquantaine de pages ponctuées de nombreuses images, réussit un tour de force : restituer cette aventure de création complexe sous la forme d’un récit limpide, duquel saillent des éléments d’analyse stimulants, notamment les idées de passage, de brèche et de multivers.

À la base de ce projet d’installation performative se trouve une structure modulaire jaune créée par Gilot : elle reprend la forme des corridors qui, dans le jeu Clue, mènent d’une salle de crime à l’autre. Dans la première itération, une mise en abyme s’établissait, ce réseau de couloirs jaunes étant présenté dans un des couloirs qui relient les tours de bureaux du centre-ville ; dans la deuxième itération, Gilot fait éclater la structure en cinq fragments qui ponctuent les différents espaces qui composent la galerie Pierre-François Ouellette.
Pour les deux événements séparés par sept années, Gilot fait appel aux mêmes trois collaboratrices afin qu’elles « hantent » avec lui sa structure : il s’agit des artistes Caroline Boileau, Alisha Piercy et Hanna Sybille Müller. La première fois, elles le font par une performance commune improvisée qui, alliant gestes et mots, pose la question de notre présence au monde. La deuxième fois, leur contribution est plus large : elle englobe performances et dessins qui, en lien avec de nouvelles œuvres de Gilot, forment une vaste exposition-action dont le commissariat est assumé par Emmanuelle Choquette.

Celle et celui qui ouvre le livre se retrouve au cœur des expositions et interventions grâce au dialogue précis entre le texte de présentation de la commissaire-coéditrice et le graphisme soigné de l’artiste François Rioux. Ce dernier, en jouant finement sur le noir, le blanc et le jaune, en positionnant subtilement les légendes et en faisant alterner de façon ingénieuse l’anglais et le français, donne des repères qui favorisent la lisibilité sans pour autant gommer le vertige qui me semble être l’objet même de Gilot.

On sent la porosité entre les différentes pratiques : toutes présentent les lieux comme des corps et les corps comme des lieux. En dessin, Alisha Piercy figure des paysages fantastiques où débordent des fontaines-organes ; Caroline Boileau met en relief l’architecture des nerfs du corps humain ; Stéphane Gilot superpose son réseau de couloirs à un portrait au crayon d’un groupe de suprématistes russes. En performance, Hanna Sybille Müller, pour déconstruire l’espace, invente une partition que le danseur Diego Gil interprète, liant mouvements et mots affichés sur du papier jaune ; Caroline Boileau, elle, fait s’animer un grand personnage-oiseau composé de plumes en papier tacheté sous lesquelles se cachent des phrases poétiques et philosophiques.

Mais ce qui donne à la publication sa parfaite unité, c’est la tonalité poétique apportée par les extraits littéraires qui y sont disséminés. Certains pouvaient être lus dans les livres déposés ici et là dans la galerie Pierre-François Ouellette ou y être entendus dans une salle d’écoute. S’ils ont été choisis, c’est parce qu’ils ont une façon hors norme de décrire des lieux, brouillant les frontières entre la cause et l’effet, l’intériorité et l’extériorité, le passé et le présent, la réalité et la représentation. Chez Severo Sarduy, l’écho, dans une chambre, précède la voix. Un garde-robe, dans le récit d’Alisha Piercy, mène directement d’un appartement décrépit de Buenos Aires, en Argentine, jusqu’à une ferme de Kingston, en Ontario. Dans « la petite pièce à raconter » de Yoko Ogawa, où l’on ne peut qu’être seul, « certains s’adressent […] à eux-mêmes, et d’autres à un interlocuteur imaginaire1 ». Un personnage de Leonora Carrington vit dans une maison où le mobilier est à moitié réel et à moitié en trompe-l’œil. Caroline Boileau, pour sa part, multiplie les aphorismes : « Saturer l’atome », « Ouvrir le corps… à la manière d’un arpenteur », « Rendre l’habituel inhabituel », « Structurer la perte de contrôle »… Ces derniers rendent bien l’esprit général du livre et des projets dont il traite, intenses en inventivité et usant du langage comme moyen de frayer des passages. 

Yoko Ogawa, La petite pièce hexagonale (Paris : Actes Sud, 2004), p. 49-50. 

 

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