POUR FRANÇOISE
Camille Rémillard-Vigneault – Pour une historienne de l’art tout juste diplômée, travailler auprès de Françoise Sullivan, c’est d’abord côtoyer un mythe, un lieu de mémoire. C’est être happée par le vertige que provoque la conscience du temps long, réveillée par la découverte d’une archive importante, cachée entre deux factures d’électricité, ou par la chance de se retrouver précieuse réceptrice de récits portés par celle qui incarne désormais, à elle seule, la mémoire d’une époque et d’un groupe dont l’élan a fait basculer le Québec vers la modernité. C’est être saisie par l’ampleur de tout ce qu’elle a défriché – en danse, en sculpture, en peinture, en art conceptuel –, n’ayant cessé de se renouveler. Au fil du temps, travailler auprès de Françoise Sullivan, c’est aussi faire craquer le mythe et lever le voile de l’intime. Grâce à la confiance gagnée, c’est plonger dans les archives et accéder aux réflexions d’une artiste que le doute a taraudée, sans jamais toutefois la freiner. C’est avoir le privilège d’observer, presque chaque semaine, le travail à l’atelier. Être témoin d’un rapport viscéral à la peinture, indissociable de la vie. Épier le corps à corps entre elle et la toile, et l’état presque mystique dans lequel ce vis-à-vis la tient happée. Voir l’œuvre prendre forme sous le regard étonné de Françoise, car c’est le geste qui mène. S’asseoir en silence avec elle devant l’œuvre pour l’accueillir ensemble. Travailler auprès de Françoise Sullivan, c’est surtout éprouver une admiration infinie de la détermination sans limites qui la porte chaque jour, après plus de 100 ans de vie. C’est espérer qu’elle me lèguera un peu du souffle si puissant qu’elle incarne.
UNE RENCONTRE
Françoise Sullivan, Rideau sonore (1965). Acier, fer et textile. 213,4 x 534,8 x 3,8 cm.
Bertrand Carrière – C’était un jour d’avril 1975. J’avais 17 ans et je débutais comme photographe. Cette semaine-là se tenait à Montréal la Rencontre internationale de la contre-culture, un évènement-manifeste sans précédent regroupant les plus grands noms du moment de la contre-culture. En parallèle se tournait le documentaire Une semaine dans la vie de camarades, réalisé par Jean Gagné. Mon frère Bruno en assumait la direction photo. On m’a demandé d’accompagner l’équipe pour ce qui deviendra mon premier emploi de photographe de plateau. Durant la semaine, plusieurs entrevues ont été captées pour le film. Ainsi, nous prenons la route vers Notre-Dame-de-Grâce. Nous allions rencontrer Françoise Sullivan. Il faut bien le dire, en toute honnêteté, je ne connaissais que bien peu de choses de la contre-culture, d’ici ou d’ailleurs, et je n’avais donc jamais entendu parler de Sullivan. L’équipe que j’accompagnais a passé l’après-midi dans son atelier. J’étais très intimidé par le silence, par la présence de tous ces gens dans le premier atelier d’artiste que je visitais. Sullivan répondait aux questions en se déplaçant, entre ombre et lumière, devant les ouvertures créées dans son Rideau sonore (1965). J’ai pu saisir à peine quelques images dans la pénombre de cette femme au sourire fabuleux.
Bien du temps s’est écoulé avant que ne surgisse ce portrait de mes archives. À l’été 2023, j’ai été sélectionné comme artiste participant au Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. Mon premier geste, en m’installant dans mon espace transitoire, fut d’imprimer ce portrait pour l’afficher au mur, en référence à cette longue boucle temporelle dans le monde cyclique des images. J’ai instantanément effectué un second tirage que, ému, j’ai offert à la grande dame qui visitait mon atelier. Comment aurais-je pu pressentir cette rencontre, alors que Françoise Sullivan, présidente d’honneur du Symposium, célébrait ses 100 ans ? Du haut de mes 17 ans, comment aurais-je pu entrevoir cette double visite d’atelier, de Montréal à Baie-Saint-Paul, 48 ans plus tard ? Le temps et les archives m’offrent parfois, de manière inattendue, des télescopages qui me révèlent combien les rencontres sont précieuses.
Photo : Aline Kundig
RENCONTRE AVEC FRANÇOISE SULLIVAN
Jean Martin (Raven) – C’est dans les années 1980 que j’ai eu la chance de rencontrer Françoise Sullivan, par l’entremise de son fils Jean-Christophe, que nous appelions simplement John. Bien des années plus tard, nos chemins se sont de nouveau croisés, et je suis devenu son locataire au rez-de-chaussée de son duplex du quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal. Durant cette période, je voyais Françoise presque quotidiennement. Françoise voyageait souvent en Grèce, où elle possédait une résidence secondaire. À son retour, elle partageait avec nous ses impressions, ses découvertes et ses projets artistiques en gestation. Elle nous montrait notamment ses peintures du corpus intitulé Cycle crétois (1985) : de grandes compositions circulaires, faites de canevas découpés, collés et peints, qui portaient en elles la mémoire d’une culture et la force d’une expérimentation toujours renouvelée. Cette démarche singulière m’a profondément marqué en tant qu’artiste et m’a donné l’élan de me consacrer moi-même aux collages. Récemment, en 2024, je suis allé à sa rencontre pour lui offrir un collage que j’avais réalisé à l’image de ses collages, ainsi que quelques-uns de mes livres d’artiste. Elle s’est montrée attentive et surtout généreusement encourageante. J’ai toujours tenu en haute estime ses paroles, son regard sur l’art et, surtout, son infatigable dévouement à la création. Évoquer aujourd’hui cette période de ma vie, en parallèle de celle de Françoise Sullivan, est pour moi un bonheur et un honneur.
DIMANCHE NO 1305
Alice Perron-Savard – Françoise Sullivan est née un dimanche, comme moi. C’est une journée pour naître. Plus tard, c’est une journée pour peindre ou pour écrire. Vingt-cinq ans après ma naissance, je prépare une exposition dans le cadre d’un séminaire en muséologie. Par un petit miracle, je me retrouve à écrire sur Rouge no 7 (2022) de Françoise Sullivan, une œuvre colossale, vibrante et faite de nuances de rouge. Le jour de mon anniversaire, je rencontre celle qui incarne pour moi l’expérimentation et la liberté courageuse. Cela se déroule dans un petit bistro français de Côte-des-Neiges à Montréal, tout près de l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal que j’aime tant pour les traces de guérisons et de survivances qu’il conserve. Lorsque je demande à Françoise ce qui lui a donné l’élan de retourner à la peinture à la fin des années 1970, elle évoque une vie passée à circuler entre peinture, danse, sculpture, photographie et art conceptuel. Ce retour se manifeste d’abord dans le cycle Tondo (1980-1982), puis dans le Cycle crétois (1983-1985). Dès les années 1990, après ses séjours en Grèce, Françoise Sullivan trouve dans l’abstraction une réponse, peut-être inspirée par la mer – elle qui a déjà confié avoir voulu naître Grecque.
En réécoutant l’enregistrement de l’entrevue, j’entends la voix de Charles Aznavour en fond. Par moment, elle recouvre celle, plus basse, lente, harmonieuse et généreuse, de Françoise. Je suis maintenant seule à table et je savoure. Aujourd’hui est mon anniversaire et ce sera une journée sans âge. Je me promets de vieillir comme Françoise, d’essayer tout, sans compromis, et de faire face, moi, à l’écriture.