Essais
(Hiver 2025) No. 279
(Texte) Fanny Charbonneau

Tracer la mouvance : Andes A. Beaulé, prix Polygone 2025

Déjouant les codes propres aux arts visuels, au design graphique et à l’écriture, la pratique d’Andes A. Beaulé – lauréat·e du prix Polygone 2025 – propose des formes, des sensations et des idées où s’enchevêtrent des abstractions queers (dessinées et textuelles). Sa pratique du dessin grand format, de l’autoédition et de l’art imprimé se revendique comme un outil de transformations – de soi, de notre société – vers une prise de position résolument fluide et marginale qui encourage une méthodologie de l’existence et du décentrement.1

UNE ABSTRACTION QUEER ET INCORPORÉE 

Les dessins de Beaulé nous rappellent que nous partons tous·tes d’une abstraction, d’une potentialité d’être. La particularité d’une vie queer, c’est qu’elle s’amuse à explorer (et lutte contre) ces potentialités. L’abstraction queer est active, plastique, en constant processus de transformation. En matérialisant cette mouvance au travers de ses œuvres, Beaulé évite le piège de représenter corps et identités, au risque de créer de nouvelles normes. Comme iel l’écrit : « […] l’action de défaire la représentation ne permet-elle pas le décentrement pour revoir nos structures – identitaires, sociales et politiques2 ? »

Si son travail ne représente pas les corps, la répétition de certains motifs n’est pas sans en rappeler la substance : système nerveux, globules rouges, tissus musculaires, organes, veines, bactéries intestinales. En évoquant ce qui grouille sous notre peau, Beaulé nous confirme que l’abstraction queer n’exclut en rien le corps : en fait, c’est tout le corps qui permet l’abstraction. Le motif est tracé par le crayon tenu du bout des doigts, eux-mêmes rattachés au reste du corps, qui, lui, est orienté par la pensée (une pensée qui ne résonne pas seulement dans la tête, mais dans le souffle, dans les objets du monde qui nous entourent, dans ces relations qui nous constituent, dans l’environnement).

En créant ses dessins grand format directement au mur, iel effectue un véritable travail du corps : « Le processus corporel de faire face au dessin, de choisir complètement les mouvements qui mèneront aux prochains traits, sont des éléments “empuissançants” dans l’affirmation et riches de possibles ; c’est reprendre corps face aux systèmes qui nous dirigent, c’est avoir une puissance dans un monde qui nous en enlève et c’est entrer dans le monde avec les autre 3». Au cœur de la démarche de l’artiste, le corps est politique, et inversement. Le corps, en se mettant en action et en traçant les lignes qu’il imagine, propose sa propre politique, dont la première manifestation s’incarne dans l’écoute d’une impulsion qui va à l’encontre de la norme, cet aimant qui oriente nos attentions vers un centre mortifère, là où tout finit par se ressembler. Dans cette idée, la marge n’est plus un espace oppressif à évacuer, mais un espace aux possibilités radicales, propice à de nouvelles formes de socialisation, d’expérimentation et d’émancipation.

Andes A. Beaulé, blindage (2024). Douze plaques d’acier 28 x 28 cm chauffées à la torche. 84 x 112 cm. Courtoisie de l’artiste

EPHEMERA ET AUTRES EXERCICES DE JOIE

Les dessins de Beaulé consistent en la capture d’un instant, qui s’inscrit dans un mouvement excédant l’objet-dessin en lui-même. Il faut ainsi considérer les dessins de Beaulé en tant qu’ephemera graphique et somatique – résidus et preuves de la performativité d’un geste queer. Dans le cas de certaines œuvres, la transformation se poursuit dans le temps. L’œuvre blindage (2024) incarne bien cette idée : 12 plaques d’acier sont travaillées avec la chaleur d’une torche par le mouvement du corps. « Sans savoir comment sa matérialité se transformera avec le temps – rouille, disparition des traces, évanescence des couleurs vives, etc. –, cette pièce s’ancre vers l’idée d’une abstraction dont sa transformation est sans fin, sans point d’arrivée et d’une matérialité incontrôlable4 ».

De ces motifs tracés par le feu émane une brillance qui contraste avec l’acier noirci. Un soleil noir, comme l’écrirait Julia Kristeva. Cette série se distingue d’autres projets aux éclats colorés desquels se dégage une grande circularité. Beaulé ne nous propose pas une image, mais des exercices de joie à la Louise Dupré : une invitation à habiter nos vies au moyen du jeu et de la rencontre. Ces tracés libres et mouvants contrastent avec le motif quadrillé itératif du damier, comme si les présences abstraites cherchaient à s’extirper d’un système refermé sur lui-même, comme le serait un filet. Mais un filet est fait de trous : trous par lesquels il devient possible de s’esquiver.

LE LIVRE D’ARTISTE COMME ESPACE ALTERNATIF DE RENCONTRES ET DE SAVOIRS

Ses projets se présentent également sous la forme du livre d’artiste – un médium duquel l’artiste se sent particulièrement proche. « Il y a quelque chose de sacré et de radical pour moi dans le fait d’ouvrir un livre. Je collectionne les livres sous toutes leurs formes, j’admire leurs auteur·rice·s, je vis à travers leurs mots, leurs images, leurs papiers, leurs encres, leurs reliures, leurs couvertures5 ». Le livre autoédité ou, autrement dit, la « chose imprimée » est particulièrement queer et radical par sa manière de ne répondre à aucune prescription. La multiplicité des procédés témoigne d’une diversité d’être au monde, en plus de constituer un moyen de s’affranchir des circuits traditionnels de l’art et d’échapper à l’exposition institutionnelle. En circulant de main en main, le livre devient un espace collectif de rencontre, de réflexion et de contemplation.

Des publications de Beaulé qui entremêlent textes et images se dégage une narration poétique. Dans son ouvrage nos refuges (2025), par exemple, les traits esquissés à l’encre légèrement dorée évoquent tantôt un éclatement, tantôt une oscillation. On pèle les pages à la manière d’un oignon, jusqu’à atteindre le cœur du livre, là où défilent de courts poèmes qui tentent de saisir la fin et le commencement (insaisissables) d’une planète mouvante : nous nous préparons à remonter à la surface de la Terre/vous pourrez nous reconnaître par nos yeux brillants et les écussons de lumières piqués sur nos vestes6. Le poème creuse un chemin jusqu’au noyau, non pas par souci de conquête ni d’analyse, mais pour se rapprocher de l’astre en lui-même, de son centre vital. L’abstraction se situe jusque dans le message : si ce livre aborde l’urgence climatique et politique actuelle, il le fait indirectement, en passant par l’évocation d’une poésie à la fois lumineuse et lucide.

Andes A. Beaulé, Que les marges nous permettant de respirer soient larges (Montréal : autoédition, 2023).Impression indigo. 9 x 18 cm. Édition de 150, 131 p. Photo : Jean-Michael Séminaro. Courtoisie de l’artiste
Andes A. Beaulé, Esthétique de l’émancipation X (2023). Dessin au crayon de couleur. 127 x 203 cm. Photo : Jean-Michael Séminaro. Courtoisie de l’artiste

Dans d’autres ouvrages, par exemple, Que les marges nous permettant de respirer soient larges, très larges (2023), l’écriture de Beaulé emprunte plutôt les codes de l’autothéorie par sa manière de faire cohabiter un ton amical et incarné aux réflexions de différent·e·s penseur·euse·s comme Laur Pilon, Audre Lorde et Sara Ahmed. Cette approche s’inscrit dans l’entièreté de la démarche de l’artiste : en floutant les limites du savoir et celles de l’expérience, le savoir devient sensible. La marge devient un lieu propice à l’articulation de nouvelles formes d’in telligence ou, plutôt, à la valorisation de connaissances ancestrales trop souvent considérées comme secondaires : l’amitié, l’expérience sensible, le soin. Ce n’est pas pour rien qu’Andes se décrit comme ami·e, chercheur·se et amoureux·se au-delà de l’artiste visuel·le et auteur·rice : chez Beaulé, l’amitié et l’amour s’apparentent à une matière non pas utilitaire, mais vitale. Une nourriture.

Nous en arrivons à une énième déconstruction : la fluidité d’Andes A. Beaulé se situe aussi du côté du travail et de la vie. La création est rendue possible par les relations du quotidien qui comptent parmi les plus importantes transformations. La pratique de Beaulé nous invite non seulement à explorer les marges, mais à nous parfaire comme individu, à être à l’écoute de ce qui nous entoure, avec lenteur et réflexion, afin de dessiner – dans l’amitié et dans la joie – de nouvelles manières d’être et d’être ensemble. 

1    Site Web de l’artiste. https://andesabeaule.com/.
2    Ibid.
3    Andes A. Beaulé, Esthétique de l’émancipation : contestation des normes par l’abstraction queer et l’autothéorie dans une pratique du dessin et du livre d’artiste (Mémoire, maîtrise en arts visuels et médiatiques, Université du Québec à Montréal, 2023), p. 18
4    Site Web de l’artiste. Beaulé. https://andesabeaule.com/.
5    Andes A. Beaulé, Esthétique de l’émancipation : contestation des normes par l’abstraction queer et l’autothéorie dans une pratique du dessin et du livre d’artiste (Mémoire, maîtrise en arts visuels et médiatiques, Université du Québec à Montréal, 2023), p. 3
6    Andes A. Beaulé, nos refuges (Montréal : autoédition, 2025), 40 p.

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