Une pièce (et demie) à soi

(Texte) FANNY BROSSARD-CHARBONNEAU
Numéro 278

Ce livre délicat est blanc comme les murs d’un nouvel appartement. J’entre. Sur les premières pages défilent une série de petites annonces dénichées sur Marketplace, laissant entrevoir l’intimité de différents 1 ½ : ces appartements qui ne comptent qu’une seule pièce – pièce qui sert à la fois de chambre, de cuisine, de salon, de bureau ou de tout autre espace que l’on aménage afin de répondre à nos manières spécifiques de vivre.

L’artiste Annie-Kim Rainville réside dans un 1 ½. L’impulsion de ce projet naît d’une curiosité envers les personnes qui vivent, comme elle, dans un micrologement : « Qui sont-elles ? Quelles sont les trajectoires qui les ont amenées à habiter ces petits espaces ? Qu’est-ce que je partage avec elles ? » Pour y répondre, Annie-Kim entreprend d’aller à leur rencontre. Accompagnée par le Centre d’artistes Verticale à Laval, l’artiste-chercheuse erre de stationnement en stationnement en abordant les passants. Cette technique du parking devient le point de départ d’une série de rencontres rapportées par l’écriture et le dessin.

Contrairement aux photos issues des petites annonces figurant en début de livre, les esquisses tracées par l’artiste au crayon de plomb préservent l’intimité de ces personnes qui nous ouvrent leur porte sans pourtant nous connaître. Le médium du dessin permet cela : une certaine pudeur. Il permet aussi d’aménager un espace propice à la discussion. En dessinant un objet, l’artiste pose à son sujet une question, et un récit en émerge. C’est là toute la particularité de vivre dans un 1 ½ : il n’y a pas de pièce que l’on peut fermer lorsqu’on reçoit des invités. Notre vie matérielle est mise à nu.

Au fil des pages, nous entrons chez le mélomane D, qui habite son HLM depuis dix-sept ans, accumulant CD et vinyles. Nous rencontrons Linda, chez qui Annie-Kim entreprend une série de travaux ménagers (service que l’artiste offre au passage). Il y a Éden, qui habite dans une résidence étudiante. Lucette, qui a déjà habité dans le garage d’un bungalow. Et Valérie, qui réside dans un studio aménagé au rez-de-jardin chez un couple d’amis.

Annie-Kim Rainville
1 ½ : techniques, défis et tranches de vie.
Récits de rencontres lavalloises (2025, 52 pages)
Photo : Antoine Hubert

Cette variété de profils vise à complexifier et à densifier l’imaginaire que l’on a des personnes qui habitent dans des micrologements. Parce que des préjugés persistent. L’entourage de Rainville, par exemple, lui a souvent fait ressentir que la grandeur de son micrologement avait quelque chose d’anormal. Que l’étroitesse de son appartement ne pouvait être que subie, indésirée. Au contraire : le projet d’Annie-Kim nous rappelle que les 1 ½ sont des espaces de vie que l’on peut choisir et dans lesquels nous pouvons vivre bien, et longtemps.

Si cet ouvrage nous laisse entrevoir des 1 ½ dans l’étendue de leurs potentialités, il ne les idéalise en rien. Durant son enquête, Annie-Kim recueille le témoignage d’une personne qui lui dit se sentir étouffée par son appartement situé dans un demi-sous-sol, sans lumière et avec de la moisissure sur les murs. Pour aimer son 1 ½, il ne faut pas s’y sentir prisonnier. Mais il est difficile de quitter un lieu oppressant en pleine crise du logement. Se reloger en 2025 génère un stress financier si important que nous sommes plusieurs à nous accrocher à nos petits appartements abordables malgré les hausses annuelles, en nous croisant les doigts pour ne pas recevoir un avis d’éviction. Nous restons aussi dans ces appartements puisqu’ils nous permettent de conserver des modes de vie qui ne sont pas uniquement axés sur le travail – des modes de vie qui ne sont pas si alternatifs que ça, mais qui le deviennent dans une ville où le simple fait d’habiter quelque part demande de gagner plusieurs milliers de dollars par mois, ce qui est plutôt rare dans le milieu culturel.

La plaquette se clôt sur une deuxième série de petites annonces, comme au début du livre, à la différence que ces micrologements sont beaucoup plus chers, passant de 580 $ à 1 200 $ par mois. Ces petits espaces, nous sommes plusieurs à les aimer. Nous sommes inventifs et inventives. Le problème, ce n’est pas la petitesse. L’enjeu se trouve ailleurs. N’est-ce pas, Mme Duranceau ?

Le projet d’Annie-Kim Rainville a été réalisé dans le cadre du programme de mentorat en recherche-création du Centre d’artistes Verticale, à Laval. Le livre tiré du projet a été produit grâce à une résidence de microédition au Centre SAGAMIE. 

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