(Texte) GABRIELLE HARNOIS-BLOUIN
Numéro 278
Au matin du 3 mai, il y a le fleuve qui glisse sur la gauche, près de la 132. Ses ondulations s’accentuent légèrement au fil du voyage. C’est le finissage de l’exposition blue vessel, de Charline Dally. À Rimouski, la lumière tombe, large et vive, sur la structure du bâtiment qui abrite le Centre d’artistes Caravansérail. La porte latérale est grande ouverte et mène à l’entrée du centre, où les bureaux d’accueil ont pour l’occasion été convertis en cabinet d’acupuncture sociale. Julie V. Fontaine et Élise Létourneau-Berger, de Point Fleuve, sont occupées à piquer des oreilles : cinq petites aiguilles pour calmer le système nerveux, une période de repos avant de rejoindre la salle d’exposition.
L’état de calme se propage lentement dans l’espace. Le temps change de texture, tout comme l’attention, qui s’assouplit derrière les yeux. L’air devient plus limpide et on retire les aiguilles. Pour trouver les œuvres, il faut descendre légèrement, suivre le courant du béton incliné de cet ancien cinéma qui abrite désormais le centre d’artistes. Sous les plafonds très hauts, dans la pénombre, des œuvres se dessinent. On discerne des sculptures de verre posées au sol, les pièces d’un disque compact rompu, de subtils filets de lumière, une voilure bleutée qui découpe l’espace, un grand diptyque vidéo. Le murmure d’une seconde salle, installée au fond de la galerie, laisse entrevoir une berceuse et de franches vibrations.
À l’extrémité du prisme de la galerie, un matelas double est posé sur le sol. Il y a un cahier sur la petite table basse, auprès du lit ; on se demande si on peut le toucher, on l’ouvre du bout des doigts. Des personnes sont passées avant, il y a des traces, plusieurs petits morceaux de papier repliés. On y a écrit des mots qui auront été brûlés par le feu de la chandelle disposée tout près. La chambre est réaliste, le lit invite à s’y lover, mais une goutte d’eau en verre près du lit cherche à nous faire basculer vers le rêve. Le corps migre jusqu’au long voilage suspendu qui scinde la galerie en deux. De l’autre côté, on trouve une nouvelle goutte, une grande goutte, cette fois matelassée, soyeuse, placée devant les écrans doubles qui ont été installés en angle. Les stroboscopes et la musique égalisent la respiration, quatorze minutes en apnée devant l’œuvre éponyme de l’exposition : blue vessel. Des mains plongent dans le sel et découvrent une forme en verre qui y était enfouie ; un rayon puissant la traverse et traverse les écrans aussi. La référence aux blessures intérieures oubliées est évidente. Comme si l’attention portée sur elles pouvait libérer la honte et la culpabilité, puis transformer ces lourdeurs dissimulées en choses précieuses, en forces porteuses d’espoir. La lumière devient une sorte de langage qu’on peut comprendre : les pulsations parlent, comme différentes expériences qui se reconnaissent en écho. On revient vers une photo accrochée au mur, la porte d’un salon de massage dans le flash de la caméra – une mémoire enfouie qui apparaît dans un rai de lumière blanche. L’image dit le temps passé à travailler au salon de massage ; surtout ne rien garder dans l’ombre. Les flocons de neige sont frappés par la lumière pendant que les glitchs analogiques traversent la voilure bleue. La salle est une composition en miroir de part et d’autre du rideau, un lieu de chavirement, le point zéro du pendule.

Une dernière salle de projection où s’enchaînent des œuvres audiovisuelles permet le repos, dans une noirceur où se perçoit la fraîcheur du plancher. On peut y rester toute une vie – les aiguilles d’acupuncture génèrent encore une disponibilité accrue. Chaque détail se boit. Des rides en rivière passent directement dans le cœur, des tempêtes frappent les joues, le texte qui apparaît nous guide et des voix, parfois, disent leurs secrets. Un dickinsonia¹ modélisé nage longtemps sur l’écran et ondule aussi à la surface de la peau. Les flottements sont permis. Les haut-parleurs chuchotent et tremblent en alternance. Les films s’enchaînent et se complètent, chacun d’eux comme la surface d’un diamant qu’on sculpte peu à peu. On sent un soin et une exigence, un désir de traverser la matière au complet, de l’assouplir, de (se) voir à travers elle. On la polit jusqu’à ce que les jeux de reflets deviennent possibles et infinis. Les symboles reviennent sous des angles différents ; il nous est permis de les voir encore, de prendre le temps de les installer à l’intérieur de nous.
Charline Dally raconte que pendant des séances d’hypnose, elle visualise souvent des sources de lumière, en particulier dans la région du cœur, qui permettent d’ouvrir, de transformer, de trouver un élan joyeux pour exister et s’affirmer. Dans la succession des films présentés, le monde de l’inconscient, du rêve, se colle peu à peu à celui de la conscience. Une cohérence est disponible, une ligne claire de la tête aux pieds. Les rides reviennent à l’écran et on devine chaque veine sous la peau, la rivière nous prend dans ses bras et l’humour pointe à travers cela, pendant que la roche se déplace furtivement en petits sons de bulles et qu’un emoji de cœur se glisse à l’écran. La joie est dans le mouvement de l’eau et l’eau est bleue, au fond du vieux cinéma.
Puis on remonte le courant, le béton vert, pour replonger dans le texte d’accueil de Renaud Gadoury. Les vagues et les tempêtes parcourant les œuvres se mutent parfois en une marée de pixels hypnotiques. […] La lumière perce des trouées dans la mémoire, de la même façon qu’elle fissure la glace à la surface de l’eau, une fois le printemps venu. Elle permet d’exposer les souvenirs intimes […], de les dissoudre, et de les catalyser en une force insoupçonnée. De l’autre côté de la porte latérale, la lumière est plus basse qu’à l’arrivée, directement au niveau du regard. Chaque particule brille avec plus de précision alors que le soleil se couche sur le Saint-Laurent, la rivière qui marche. Les dégradés bleus et or se transforment nécessairement ; le travail du ciel est minutieux et surtout immense, une prolongation de ce qui repose à Caravansérail : une autre cohérence, des frissons doux autour de la colonne vertébrale.