Vers une conscience écophénoménologique pour un mieux-vivre-ensemble

(Texte) CHARLES MONTAMBAULT
Numéro 277

Dans un monde où les enjeux climatiques croisent la sursollicitation de notre attention que nos modes de vie nous imposent, reconnecter avec nos environnements devient essentiel. De nombreuses figures écologistes s’accordent sur une vérité fondamentale: on protège ce qu’on connaît, et on ne connaît vraiment que ce qu’on aime. Mais comment développer une intimité collective avec ce qui nous entoure si on est constamment préoccupé·e·s ? Tout commence par notre capacité à le percevoir.

CONCEVOIR L’AMBIANT

La phénoménologie, une approche philosophique développée par Edmund Husserl, nous invite à revenir à l’essence de ce qui est vécu: à explorer comment les phénomènes se présentent à notre conscience, avant qu’on les analyse ou qu’on les interprète. Selon cette perspective, la perception devient un acte fondamental, une manière d’être en relation avec le monde. L’écophénoménologie s’inscrit dans la même trajectoire, étendant ces réflexions aux liens que cultivent les êtres humains avec leur environnement et mettant en lumière l’interdépendance entre les phénomènes naturels et leur expérience incarnée. Cette approche nous pousse à redécouvrir la richesse sensible de ce qui nous entoure et à en prendre soin, non seulement par rationalité écologique, mais aussi par résonance affective.

Dans Le concept d’ambiance (2020), le philosophe Bruce Bégout décrit l’ambiant comme un «déjà-là»: une réalité primordiale qui précède toute distinction entre le sujet et le monde. L’ambiant n’est ni extérieur à nous ni une toile de fond passive: il est ce dôme invisible qui structure nos expériences, nous enveloppe et nous relie. Cette condition préconsciente, bien qu’essentielle, reste souvent ignorée précisément parce qu’elle va de soi. Ainsi, rediriger volontairement notre attention vers l’ambiant repose sur le ralentissement et sur la contemplation du moment présent ; cela demande un certain effort, un contexte propice ou une intention particulière de révéler ce qui reste accessible à notre perception mais demeure dissimulé par habitude.

Percevoir l’ambiant, c’est donc vivre une expérience mersive, soit une prise de conscience du monde dans lequel nous sommes déjà immergé·e·s. Maurice Merleau-Ponty explique d’ailleurs que percevoir n’est pas un simple traitement cognitif des sensations, mais un acte incarné: un mouvement dynamique où le corps joue un rôle central et engage un dialogue constant entre ce qui est subjectif et ce qui est objectif.

ÉCOUTER NOS PAYSAGES SONORES

Souvent reléguée au second plan dans une société dominée par la vue, l’écoute possède une sensibilité unique: elle capte l’écosystème comme un tout plutôt qu’elle ne le fragmente en cadres visibles. Là où la vue segmente et organise, l’ouïe perçoit les relations et les interactions sonores, nous plaçant physiquement et affec tivement au cœur de l’espace. Par sa qualité abstraite et expérientielle, l’écoute des paysages sonores devient un moyen puissant de sensibilisation à l’ambiant. L’écologie sonore, en tant que démarche créative et scientifique, utilise les technologies de captation et de diffusion pour reconnecter les auditeur·rice·s à la qualité de ce qui les entoure.

Dans un quotidien saturé de stimuli et rythmé par l’urgence, les tonalités, les signaux et marqueurs sonores tendent à se dissoudre. Or les paysages qu’ils façonnent constituent une interface sensible avec le monde, révélant des dynamiques inattendues, inentendues: les rythmes d’une ville, l’orchestration des chants d’un espace naturel ou les tensions acoustiques qui signalent des déséquilibres. Ce ne sont pas simplement des ajouts à notre expérience: ils en forment la trame vibrante. Loin d’être un simple exercice contemplatif, l’écologie sonore cultive une sensibilité partagée qui dépasse l’individuel et tend vers une conscience collective. Elle ouvre la voie à une reconfiguration écophénoménologique de nos rapports au monde où chaque son, chaque silence, se muterait en une porte d’entrée vers une compréhension plus profonde de notre appartenance à un environnement vivant et interconnecté.

Le World Soundscape Project, initié dans les années 1970 par Raymond Murray Schafer, illustre parfaitement cette démarche. En documentant les paysages sonores du monde, Schafer visait non seulement à les préserver, mais aussi à éveiller une conscience esthétique et affective de leur importance. Plus récemment, Bernie Krause a révélé comment chaque écosystème possède une symphonie sonore unique. Ses travaux montrent que lorsque certains sons disparaissent, c’est tout un équilibre écologique qui vacille. Loin d’être purement scientifiques, ces observations sont aussi un appel esthétique à ressentir notre fusion avec le vivant. Plus près d’ici, le partenariat de recherche Ville Sonore, dirigé par Catherine Guastavino de l’Université McGill explore, par la recherche-création, les impacts des environnements sonores urbains sur la santé. En nous sensibilisant, l’écologie sonore ne se limite pas à une analyse technique: elle devient une pratique sensible qui exige de considérer nos lieux quotidiens comme des milieux partagés, porteurs de sens et d’interdépendances.

Bruce Davis utilisant l’enregistreur Nagra pendant les vingt-quatre heures qu’auront duré les enregistrements du solstice d’été réalisés sur le terrain de l’abbaye de Westminster, à Mission, Colombie-Britannique, en 1974

L’ART AMBIANT

L’aura bienveillante et mystérieuse de l’ambiant conduit directement à une métamorphose de nos manières d’habiter le monde. Ces démarches, bien que variées, partagent une intention commune: lever le voile sur l’arrière-plan sonore afin de le laisser modeler notre rapport au réel.

Érik Satie, avec sa musique d’ameublement en 1920, fut l’un des premiers à envisager la musique comme un élément d’ambiance plutôt que de performance. Sa proposition, pensée pour se fondre dans l’espace, inversait les attentes traditionnelles: et si la musique pouvait enrichir un lieu sans captiver l’attention? Cette idée influencera plus tard des artistes comme Hiroshi Yoshimura et Brian Eno. En effet, dans les années 1980, Yoshimura compose des œuvres conçues pour être diffusées dans des espaces comme des gares, des musées ou des hôtels. Ses albums, tels que Music for Nine Postcards (1982), harmonisent subtilement l’atmosphère des lieux qu’ils habitent. De manière similaire, Eno, avec Ambient 1: Music for Airports (1978), décrit la musique ambient comme «aussi intéressante que facile à ignorer», valorisant ainsi la dimension atmosphérique comme espace de calme et de réflexion. John Cage, en 1952, va plus loin avec sa pièce 4’33”, alors que l’œuvre repose entièrement sur l’écoute des sons ambiants: les bruits de la salle, les mouvements du public. Cette pièce manifeste l’idée que le silence n’est jamais absolu, mais habité par un contexte sonore souvent ignoré malgré son influence primordiale sur le caractère in situ d’une performance. Dans le même esprit, Pauline Oliveros, avec sa méthode de deep listening, propose une pratique immersive qui conjugue les écoutes corporelle et environnementale. Elle invite à ressentir les vibrations et les interactions sonores dans leur dimension incarnée, soulignant ainsi l’essence per corpora propre à une perspective écophénoménologique.

Ces démarches artistiques, bien qu’ancrées dans des contextes culturels et historiques différents, réorientent l’attention vers l’arrière-plan, envisagé comme un espace vivant et essentiel, et ouvrent la voie à des pratiques contemporaines qui prolongent ces réflexions dans des cadres thérapeutiques et immersifs.

APAISER PAR L’AMÉNAGEMENT DE CONNEXIONS INCARNÉES

L’ambiant, avec sa capacité à dévoiler des dimensions cachées de notre expérience, nous invite à repenser notre manière d’être au monde. Il ne s’agit pas seulement de percevoir différemment, mais de s’engager dans une exploration où l’attention portée à l’arrière-plan devient une ouverture vers des connexions plus profondes avec nos environnements. La théorie de la restauration de l’attention des Kaplan souligne d’ailleurs que certains espaces, par leurs qualités apaisantes et régénératrices, permettent de restaurer nos capacités attentionnelles mises à mal par la sursollicitation du quotidien. Ces lieux, riches en stimuli doux et engageants, offrent un équilibre entre fascination et relâchement mental, créant ainsi un contexte propice au bien-être.

Dans cet esprit, des pratiques comme le shinrin-yoku (bain de forêt, ou sylvothérapie) et encore la muséothérapie traduisent ces principes en expériences concrètes. Le shinrin-yoku, en immergeant les participant·e·s dans des ambiances naturelles, exploite les vertus réparatrices des paysages boisés: des sons feutrés, des variations de lumière et une qualité d’air apaisante. De même, la muséothérapie propose une rencontre contemplative avec des espaces et des œuvres, transformant les espaces muséaux en lieux de répit et de ressourcement. Ces exemples montrent comment soigner l’expérience affective de nos environnements peut renforcer non seulement notre équilibre individuel, mais aussi le tissage de relations harmonieuses avec ce qui nous entoure. L’ambiant ne se contente donc pas d’être un objet d’attention. Il devient un allié pour réimaginer des milieux plus bienveillants. À travers ces gestes d’écoute et de soin, c’est finalement notre manière d’être ensemble que nous peaufinons.

L’équipe d’enregistrement terrain du World Soundscape Project de l’Université Simon Fraser (de g. à d.: R. Murray Schafer, Bruce Davis, Peter Huse, Barry Truax, Howard Broomfield), en 1973

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