Perspectives
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Caroline Loranger

Virage numérique des revues culturelles

Amorcée il y a un peu plus de 25 ans, la transition numérique dans laquelle s’est engagé le milieu culturel – visant notamment à accroître la visibilité et à assurer la pérennité des périodiques québécois – est aujourd’hui pratiquement achevée. Allant de la simple présence sur les réseaux sociaux à la mise à disposition de l’entièreté des catalogues des éditeur·rice·s de revues en libre accès, toutes les revues culturelles sont désormais présentes, d’une manière ou d’une autre, sur le Web.

Dans ce contexte, il apparaît pertinent de prendre un pas de recul et de dresser un bilan des avancées permises par la numérisation des contenus. Cette rétrospective, toute partielle qu’elle soit, nous permettra également de mesurer le chemin parcouru depuis la mise en ligne des premiers numéros jusqu’à l’établissement d’écosystèmes numériques complexes assurant la gestion, la distribution et le rayonnement des revues, mais aussi d’aborder certains enjeux spécifiques au milieu des revues culturelles en contexte numérique¹.


ÉRUDIT : MOTEUR DE LA TRANSITION NUMÉRIQUE


Le milieu des revues scientifiques a d’abord joué un rôle moteur dans le virage numérique. En 1998, à l’initiative des Presses de l’Université de Montréal, qui travaillaient depuis deux ans à la mise sur pied d’un projet pilote en édition numérique, est lancé le Projet Érudit. La première mouture de ce site Web accueillait, d’une part, des revues savantes publiées en ligne et, d’autre part, permettait l’archivage, par la numérisation, de fonds jusque-là accessibles uniquement en format papier.


Infrastructure numérique essentielle à la diffusion des connaissances en sciences humaines et sociales ainsi qu’en arts et lettres, Érudit est devenue, sous l’impulsion du Groupe interuniversitaire pour l’édition numérique (GIEN), qui a pris le relais de sa gestion en 2000, puis du consortium Érudit réunissant des membres de l’Université de Montréal (UdeM), de l’Université Laval et de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) à partir de 2004, la principale porte d’entrée pour les chercheur·euse·s universitaires québécois·es à la recherche de ressources scientifiques fiables.


La plateforme accueille aujourd’hui les versions numériques de plus de 300 revues, de même que des livres, des actes de colloques, des thèses, des mémoires et des rapports de recherche. Grâce à ses fonctionnalités de recherche avancées et à d’importants partenariats avec les bibliothèques universitaires et les instances gouvernementales, Érudit a contribué à la transformation du milieu des revues québécoises, tant par la numérisation des contenus que par son engagement en faveur du libre accès, favorisant ainsi la démocratisation du savoir en sciences humaines et en arts.


LA SODEP : POUR LA RECONNAISSANCE DE LA SPÉCIFICITÉ DES REVUES CULTURELLES


L’écosystème des revues québécoises a cependant la particularité de comprendre des publications qui ne correspondent ni aux revues scientifiques ni aux magazines de la presse à grand tirage : les revues culturelles. Se consacrant à différents aspects de la culture, celles-ci proposent des articles qui se rapprochent généralement davantage de l’essai et portent sur la littérature, le cinéma, les arts visuels, l’histoire ou encore des questions de société. Parmi les revues culturelles figurent également des revues littéraires qui ne publient que des textes de fiction, de même que des revues d’art, sous toutes ses formes. Contrairement aux revues savantes, qui sont peu ou pas illustrées, hormis parfois en page couverture, les revues culturelles accordent une grande importance à la facture visuelle de leurs numéros, ce qui en fait des objets culturels à part entière.


Prenant acte du fait que les modes de fonctionnement et de financement des revues culturelles diffèrent fondamentalement de ceux des revues savantes, Érudit a approché en 2010 la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP) afin de procéder à la numérisation rétrospective des corpus des revues culturelles et à leur hébergement sur la plateforme Érudit. Fondée en 1978 sous le nom d’Association des éditeurs de périodiques culturels québécois, la SODEP joue depuis ses débuts un rôle fondamental de soutien au milieu des revues culturelles québécoises, notamment en agissant comme porte-parole auprès des instances gouvernementales et des médias, et en assurant leur rayonnement dans le système éditorial québécois. Érudit s’est révélée un allié important dans la défense des intérêts des membres de la SODEP tout au long du processus de numérisation en contribuant en particulier à faire valoir l’importance historique et sociale des revues culturelles auprès des réseaux de bibliothèques universitaires et des librairies.


Dans la foulée de cette collaboration avec Érudit, la SODEP a accru sa présence en ligne en se dotant, dès 2010, de sa propre infrastructure numérique : un site Web (sodep.qc.ca) et l’Entrepôt numérique, par l’entremise duquel les 53 revues culturelles membres de l’organisme peuvent vendre les versions numériques de leurs numéros. En 2021, grâce à l’obtention de la subvention Ambition numérique du ministère de la Culture et des Communi cations du Québec, la SODEP a procédé à la refonte de son site Web, de son logiciel d’abonnement et de l’Espace éditeur. Qui plus est, cette subvention lui a permis d’offrir à ses membres les services d’une gestionnaire de communauté, chargée d’accompagner les revues culturelles en posant un diagnostic de leur présence en ligne ou en créant ducontenu pour leurs réseaux sociaux. La SODEP joue encore aujourd’hui un rôle de premier plan dans l’accompagnement de ses membres sur le Web grâce à sa connaissance fine des enjeux propres au milieu des revues culturelles.


ENTRE MATÉRIALITÉ ET IMMATÉRIALITÉ


Les grands chantiers de numérisation menés par Érudit et par la SODEP, de même que, plus largement, la migration vers le Web, continuent néanmoins de soulever un ensemble d’enjeux économiques et matériels pour leurs éditeur·rice·s. Ces dernier·ère·s doivent trouver un équilibre entre la découvrabilité – indispensable pour la vitalité de leur revue – et la rentabilité financière, qui reste essentiellement tributaire de la vente de numéros ou d’abonnements et requiert, par conséquent, une certaine exclusivité des contenus, rendant difficile le libre accès intégral. Il leur faut également répondre aux attentes d’un lectorat fortement attaché au format papier. Les revues culturelles sont en outre des lieux de sociabilité importants qui perdraient en pertinence si elles étaient complètement dématérialisées.


La crainte, exprimée par certain·e·s éditeur·rice·s au début du processus de numérisation, selon laquelle le numérique risquait de supplanter le format papier et, incidemment, d’altérer la spécificité des revues culturelles, s’est toutefois révélée non fondée. On observe au contraire, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que le numérique sert de passerelle vers les versions papier des revues culturelles. Les sites Web et les réseaux sociaux des revues agissent en effet comme des vitrines, leur offrant la visibilité recherchée, tandis que les infrastructures d’Érudit et de la SODEP permettent de pallier les difficultés de distribution des revues culturelles en dehors des grands centres.


On note aussi que les revues culturelles font preuve d’inventivité et exploitent les potentialités d’Internet en investissant, par exemple, le domaine du balado littéraire (pensons à Mœbius-balado et à Balado LQ). Cette incursion du côté du balado renouvelle les questions de l’accès ainsi que celles de la matérialité et de l’immatérialité des revues culturelles. Elle invite à réfléchir à l’exclusivité des contenus balado par rapport aux contenus textuels, à envisager le balado comme une forme de publicité pour la revue, comme un lieu de prolongement des réflexions ou encore comme un moyen d’accéder aux coulisses de la publication.


Le virage numérique a par ailleurs profondément transformé le rapport du lectorat aux revues culturelles. Un changement de paradigme s’est en effet opéré, amenant les lecteur·rice·s à ne plus s’intéresser seulement au numéro courant, mais aussi à se procurer à la pièce, par l’entremise des sites Web des revues ou de la SODEP, d’anciens numéros portant sur des thèmes qui les interpellent. La revue culturelle s’inscrit ainsi comme un objet d’art pérenne. En somme, ce bref bilan des retombées et des enjeux entourant la transition numérique des revues culturelles montre qu’il s’agit d’un milieu résilient et adaptable et que, loin d’occulter les versions papier des revues, le passage au numérique contribue à les magnifier. 

HISTOIRE DES PÉRIODIQUES CULTURELS QUÉBÉCOIS DE 1917 À 2023

1917    L’Action nationale
1936    Les Cahiers des Dix
1954    Les écrits
1955    Séquences – La revue de cinéma
1956    Vie des arts
1959    Liberté, Saguenayensia
1963    Magazine Gaspésie
1967    Voix et Images
1968    Études littéraires
1974    Annales d’histoire de l’art canadien, Solaris 
1976    Estuaire, JEU Revue de théâtre, Lettres québécoises
1977    Mœbius
1978    Fondation de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP), Inter art actuel, Lurelu
1979    Spirale, 24 images
1980    Caminando
1981    Tangence
1982    Ciné-Bulles, Continuité, Nuit blanche
1983    Les Cahiers de la SQRM, Le Sabord
1984    Esse arts + opinions
1985    Cap-aux-Diamants, Entrevous, XYZ. La revue de la nouvelle
1987    Ciel variable, Espace
1989    Circuit
1992    Bulletin d’histoire politique
1995    Exit, Histoire Québec
1998    Fondation d’Érudit
1999    L’Inconvénient
2003    À bâbord !
2004    Brins d’éternité
2007    Les Cahiers de lecture
2009    Nouveaux Cahiers du socialisme
2010    Début de la numérisation rétrospective des périodiques culturels québécois, Premier site Web de la SODEP
2011    Zone Occupée
2012    Nouveau Projet
2014    Caribou, L’Opéra, Planches
2020    Siggi
2021    Femmes de parole, Miam
2022    Revue d’histoire de la Nouvelle-France
2023    moveo

Cet article a été rédigé dans le cadre d’un stage postdoctoral au département d’études françaises de l’Université Queen’s à Kingston (Ontario), financé par le Secrétariat aux relations canadiennes et Érudit. L’autrice tient également à remercier Hélène Hotton et Lily Thibeault, respectivement ancienne directrice et directrice actuelle de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP), ainsi que Maude Nadeau, responsable de la gestion des abonnements et du service aux membres, de lui avoir offert des compléments d’information concernant la SODEP.

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