Ruinenlust (2024) de Natascha Niederstrass
(Texte) LILIANE EHRHART
Numéro 278
En 2014, des chasseurs de fantômes anglo-saxons repartent terrifiés de la petite île de Poveglia, située dans la lagune vénitienne, après y avoir passé une nuit. À l’époque, plusieurs journaux internationaux répandent l’idée que Poveglia serait « l’île la plus hantée du monde ». Dès le XIXe siècle, la rumeur court à Venise que les voyageurs qui s’arrêtent sur Poveglia, transformée en lazaretto (lieu de quarantaine pour contrer les épidémies), n’en repartent plus. Il est dit que les ossements de centaines de milliers de personnes captives et mortes sur l’île en tapissent les sols, que leur fantôme erre ou sommeille en ces lieux. On lit aussi qu’au XXe siècle, Poveglia a abrité un sanatorium, ou encore un hôpital psychiatrique dirigé par un médecin fou qui, accablé par les fantômes des patients qu’il avait lobotomisés, se serait jeté du haut du campanile.
BIENVENUE SUR POVEGLIA, « L’ÎLE LA PLUS HANTÉE DU MONDE »
Espace insulaire inhabité depuis 1968 et interdit d’accès au public, Poveglia est l’hétérotopie par excellence. Concept développé par Michel Foucault en 1966, l’hétérotopie désigne un « contre-espace », un lieu réel « hors de tous les lieux », « absolument autr[e] », souvent isolé, qui accueille les « contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons¹ ». Spatialement, Poveglia a correspondu à cette définition de l’hétérotopie puisqu’elle a accueilli, au fil des siècles, des individus « en crise biologique² » qu’il fallait isoler du reste de la société. Poveglia est également une hétérotopie en tant qu’espace alternatif mental donnant forme et corps à des utopies. Elle héberge des hantises et des fantasmagories transgressives qui s’avèrent aussi fascinantes que terrifiantes. Narrativement parlant, les faits historiques, les légendes urbaines et les mythes macabres autour de l’île, repris d’un article à l’autre et diffusés sur Internet, ont construit une réalité fantasmagorique où se mêlent désormais histoire et fiction. Poveglia ne fait plus corps avec elle-même. Son identité a été déviée, faussée, et altérée : elle est devenue simulacre, et c’est ce simulacre qui a fait connaître l’île mondialement.
RUINENLUST, HÉTÉROTOPIE D’UNE HÉTÉROTOPIE
Il était évident pour l’artiste Natascha Niederstrass que cette île, dont le superlatif « la plus hantée du monde » a contribué à modeler une image envoûtante, mais aussi faussée, de ce que le lieu est vraiment, allait être l’un de ses terrains d’investigation. De Déconstruction d’une tragédie (2014) au Point aveugle (2017), ses expositions explorent le rapport entre visible et invisible, de même que la dimension magique mais aussi dangereuse des simulacres ou des reconstitutions. Plus généralement, son œuvre donne à penser la manière dont les sociétés occidentales ne peuvent s’empêcher d’apposer leurs projections et leurs récits sur des objets et des faits historiques pour appréhender un réel mystérieux ou macabre (des meurtres non résolus ou des homicides en série, par exemple).
Depuis quelques années, des historiens et des journalistes travaillent à démêler le vrai du faux au sujet de cet endroit où règnent les affabulations³. La plupart des adeptes du paranormal, du tourisme macabre ou encore de l’urbex (exploration urbaine) qui sont allés sur Poveglia illicitement sont généralement plutôt honnêtes sur leur expérience et reconnaissent, sur un ton espiègle ou simplement déçu, ne pas avoir rencontré de fantômes, mais avoir frissonné de plaisir en partant à leur recherche. Se pencher sur l’histoire de Poveglia, c’est apprendre qu’il n’y a jamais eu d’hôpital psychiatrique sur l’île. S’y rendre, c’est changer de regard, réaliser somme toute qu’un cri d’oiseau peut être interprété comme provenant d’un humain depuis un bateau ; admettre que tout un chacun serait appréhensif, voire effrayé, en déambulant de nuit dans l’immense bâtiment délabré muni d’une simple lampe torche. L’expérience vécue sur place est finalement assez différen te de celle que les visiteur·euse·s avaient imaginée avant de s’y rendre, moins utopique. Plutôt que de chercher à rétablir la vérité sur l’île ou à faire le récit de son exploration, Natascha Niederstrass, qui s’est rendue à Poveglia à deux reprises, nous invite à penser l’image de l’île dans toute sa complexité, embrassant sa dimension utopique autant que réelle sans chercher à séparer les faits de la fiction, sans prendre parti. À partir des potentialités du dispositif expositionnel – autre type d’espace hétérotopique –, elle conçoit une expérience artistique de l’île.

D’UNE HÉTÉROTOPIE À L’AUTRE
S’amarrer à Ruinenlust, l’exposition de Niederstrass présentée à la Galerie Patrick Mikhail, à Montréal, du 28 septembre au 9 novembre 2024, c’est entrer dans un espace où les installations artistiques, les mots et les photographies nous engagent à reconsidérer ce qui nous est donné à croire en même temps que notre envie d’y croire. L’exposition met en lumière les possibilités et les limites du regard pour appréhender et distinguer le vrai et le faux, les mythes et la réalité.
Elle propose une singulière visite archéologique de l’île : en mettant différentes forces en tension, comme le fait un kaléidoscope, il apparaît alors évident que Poveglia a été transformée en image-fantasme. Si on parvient à cette conclusion, c’est parce que Natascha Niederstrass s’est elle-même amusée à brouiller les pistes en créant deux installations-simulacres, un reliquaire et des ossements, qui matérialisent certains mythes associés à l’île. Mais y parviennent-ils vraiment ? Littéralement, ces deux œuvres-vestiges se dérobent au regard autant qu’elles se montrent. Si le verre du reliquaire donne à voir des cendres, sa transparence n’est que feinte : on ne sait d’où viennent vraiment ces cendres et par la main de qui ou bien de quoi elles ont été recueillies. Similairement, la peinture noire, qui couvre autant qu’elle découvre les ossements, ne permet pas d’en savoir plus sur leur nature. En ne se donnant pas tout à fait à voir – car discerner le vrai du faux n’est pas toujours possible –, ces installations matérielles rendent visibles un certain nombre de paradoxes et nous font prendre conscience des limites de la perception et du savoir humain. Chaque œuvre, qui encourage autant l’immersion que la mise à distance, exige ainsi de regarder et d’interroger les représentations illusoires, leur fabrication et leurs différentes raisons d’être (émotionnelles, rationnelles, politiques). L’artiste s’attache à montrer combien Poveglia est finalement un espace poreux et perméable à l’identité mobile, difficilement saisissable, car embrassant différentes interprétations. Ludique et sérieuse, l’exposition travaille plutôt à montrer la manière dont se forment les images et se fondent les mythes, et dont opèrent les désirs, les pulsions et les croyances qui les sous-tendent.
Œuvre ouverte, Ruinenlust – terme allemand désignant une obsession pathologique pour les ruines – s’inscrit dans le contexte plus large de la fascination actuelle de certains aventuriers modernes pour Poveglia en l’identifiant à un symptôme des sociétés occidentales contemporaines. L’exposition devient également un prétexte pour penser le surtourisme à Venise, la frénésie des voyageurs à visiter une ville qui sera bientôt vouée à disparaître. Voici le voyage que nous propose Natascha Niederstrass.
