Lectures
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Jeannot Clair

 

WALTER SCOTT
The Wendy Award 
(États-Unis : Drawn & Quarterly, 2024), 248 p.
 

Walter Scott :The Wendy Award

Le quatrième album de la série Wendy, paru en 2024 chez Drawn & Quarterly, opère un changement subtil mais sérieux dans l’univers dessiné par l’artiste originaire de Kahnawá:ke, Walter Scott. On reconnaît le noir et blanc, le trait simple laissant place à la gamme d’émotions expri mées avec une intensité digne du Cri (1893) d’Edvard Munch, les personnages anxieux, insatisfaits, déprimés, naviguant dans le monde des arts visuels contemporains. De même, on reconnaît chez Wendy son alcoolisme, son incapacité à expliquer sa pratique artistique (calculée par l’auteur pour maximiser le potentiel de projection), ses mauvais choix, sa difficulté à s’engager. On pourrait croire que le changement réside dans l’angle méta, puisque Wendy, ayant publié depuis Wendy, Master of Arts en 2020 – une série autofictionnelle éponyme –, doit désormais se farcir les rencontres avec ses admirateur·rice·s et les récrimi nations de ses proches quant à la façon dont elle les a représenté·e·s. Ce serait oublier que l’auteur, fidèle à sa propre démarche autofictionnelle, ne fait que distiller les aléas de sa réalité dans celle de son alter ego : sa série a connu un véritable succès ici comme à l’international.


Les autres développements narratifs n’altèrent pas davantage l’esprit de la série : l’isolement et l’anxiété de la crise pandémique ; la rupture de l’héroïne avec son (poly)amoureux ; une nomination pour la reconnaissance la plus prestigieuse au pays. Le prix Sobey pour les arts, pour lequel Scott a été nommé en 2021, devient pour Wendy le prix Foodhut, cible d’une satire mi-acerbe mi-résignée des intrications entre marché et monde de l’art. Toute résistance est vaine ou stratégique, mais ce quatrième album n’est pas le plus corrosif de la série dans cette veine. De même, si Walter Scott se moque toujours assidûment des concepts tendance, révélant le fossé qui sépare les préoccupations matérielles et émotionnelles des artistes du vocabulaire abstrait et clivant censé leur servir pour étudier, théoriser, défendre et commercialiser leur art, le cœur de The Wendy Award est ailleurs.

Le rythme, est-ce donc ce qui a changé ? Pas tellement. On retrouve les mêmes pages à six cases, les mêmes transitions au noir, marqueurs de progression laconiques en coin de case (« So », « And »), ellipses à outrance, décors esquissés, ralentis soulignant l’impact des émotions et des substances ingérées. La langue, moins chargée d’abréviations et autres formes importées du clavardage qu’auparavant – l’effet de surprise s’est estompé en une décennie de Wendy –, est toujours efficace, comique, truffée d’onomatopées.

Non, le vrai changement tient à la cruauté du temps qui passe et à la focale élargie. À ce titre, les Wendy se démarquaient déjà pour l’importance accordée à l’autonomie des personnages secondaires, crédibles, entiers, certains tirant l’histoire de leur côté le temps de quelques cases, au premier chef la meilleure amie d’origine autochtone Winona, et Screamo, l’ex-meilleur ami gay. Or, les pages qui leur sont consacrées dans The Wendy Award deviennent des chapitres autonomes, touchants et nuancés, occupant une part conséquente du livre. Une tranchée se creuse entre Wendy et ses proches…

Dans une réflexion courageuse sur le passage du temps, Scott fait vieillir toute sa bande et refuse de nous faire croire que leur complicité en sort indemne. Dans les albums précédents, Wendy était artiste en résidence, bachelière puis candidate à la maîtrise ; elle se cherchait dans cette phase bouillonnante de l’adulescence où les rencontres sont légion et les amitiés, élastiques. La toxicité du milieu n’arrivait pas à gommer l’impression d’un possible : trouver le sens de sa pratique, rejoindre une certaine communauté malgré tout, rencontrer l’amour. Walter Scott injectait la dose de légèreté nécessaire pour laisser croire qu’on survit aux cuites, à la crise du logement, à l’échec scolaire, à une amitié moribonde.


Le pari risqué de cet album – l’auteur a d’ailleurs annoncé prendre une pause de la série –, c’est celui d’introduire la pesanteur des choix irréversibles et des ruptures définitives. La cyclicité typique du comique menace de se rompre : rirait-on de Calvin qui vieillirait sans Hobbes ? Et celui·celle qui s’attend à ce que Wendy trouve la consolation dans sa pratique sera détrompé·e. Dans l’art des autres, alors ? À peine, le temps d’un film. Scott ose un pied de nez digne des débuts anarchisants de la série : au fil de cette remise en question sévère du privilège existentiel de l’art, il n’insuffle pas l’impression d’un possible à son héroïne mais à Screamo, l’ami gay prolo et terre-à-terre. Ce n’est pas la moindre de ses réussites graphiques que de faire rêver Ghostface. 

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