« Pour moi, un livre, c’est un objet qui parle avec une exposition1. »
– Sophie Calle
La collaboration est au cœur de ma pratique d’autrice et de commissaire depuis plus de 20 ans. Mon choix, et surtout mon envie, de travailler en binôme s’est fait naturel lement, façonné par mes rencontres et les affinités naissantes avec les artistes que j’ai croisé·e·s. Je vois ça comme une rencontre amoureuse, où l’on apprend à se connaître, à considérer l’autre comme un·e possible partenaire. Créer à deux exige de la confiance, le respect des limites de chacun·e, la prise de décisions en commun, le soin apporté à la relation ainsi que l’envie d’explorer ensemble. Chaque projet a impliqué la production d’une publication, un espace privilégié pour la cohabitation des pratiques.
2004
Au restaurant Byblos de la rue Laurier, à Montréal, avec mon amie et artiste Guylaine Séguin, nous avons conçu un projet qui a lié l’écrit et le visuel autour de Rouyn-Noranda, ville que je ne connaissais pas à l’époque. L’exposition Perceptions hybrides : espace, distance, silence a été présentée au centre d’artistes l’Écart en 2005. Ma contri bution s’est matérialisée par un zine plié en forme de maison, faisant écho aux images de Guylaine.
2009-2015
Par la fondation du collectif N. & M. avec l’artiste Nadège Grebmeier Forget, nous avions envie de créer un espace d’expérimentation en impliquant les artistes et les structures d’accueil. Nous souhaitions centrer nos recherches sur les collaborations, les processus artistiques et la contamination entre les artistes, les œuvres et notre rôle de commissaires. Le projet De fond en comble me semble le plus représentatif de ce que nous voulions proposer au public. L’ouverture des artistes Nicole Fournier et Douglas Scholes à entremêler leurs pratiques, combinée à celle de Verticale – organisme autogéré situé à Laval – à appuyer cet espace d’expérimentation sur plusieurs mois, a permis la création d’un projet sur un terrain vague devant le métro Montmorency. Le projet a été jalonné de différentes négociations (entre N. & M., entre les artistes, entre ceux·celles-ci et nous, entre Verticale et la Ville de Laval, etc.), porté par une volonté commune d’investir un lieu en friche, qui s’est transformé du printemps à l’automne 2013. Aujourd’hui, des condos ont poussé sur le terrain vague.
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2015
L’artiste Yann Pocreau et moi avions envie de travailler ensemble ailleurs qu’au Centre CLARK, à Montréal, où nous étions collègues. L’œuvre lumineuse qu’il avait réalisée à la Fonderie Darling en 2013 m’avait totalement captivée. Pour l’exposition à EXPRESSION, à Saint-Hyacinthe, je lui ai proposé d’investir le lanterneau dans la grande salle. En amont de sa création, j’ai accompagné le commissaire Marcel Blouin et Yann dans la visite de quelques lieux de culte. Mes notes de terrain se retrouvent dans la publication Sur les lieux / On Site (2019), qui retrace les 10 ans de carrière de l’artiste.
2017
Je ne connaissais pas la sculptrice Steffie Bélanger. L’inclusion de la performance dans sa démarche rejoignait mes propres intérêts, et j’ai eu envie de travailler avec elle. Avec L’utilité de l’inutilité, j’ai accompagné Steffie dans son processus, et elle m’a fait confiance dans l’écriture de courts textes qui décrivent ce que les sculptures ressentent quand un corps les active. Ces descriptions donnent des indices de leurs mécanismes. J’ai eu beaucoup de plaisir à jouer le jeu de ces machines à performer.
2019-2021
L’appel Duologie, lancé par DARE-DARE en 2019, semblait écrit pour moi. Le centre d’artistes montréalais souhaitait jumeler des approches de recherche pour les faire dialoguer. J’étais ouverte à être déstabilisée. Le comité m’a associée à la commissaire et chercheuse Amber Berson. Nous nous connaissions de loin, surtout par l’entremise du Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec (RCAAQ). Le projet a glissé dans le temps suspendu de la COVID. Le besoin de prendre soin des un·e·s des autres s’est manifesté, et c’est ainsi que nos pratiques de commissaires se sont rejointes. D’abord par le partage d’un repas sur Zoom avec l’artiste Sara A. Tremblay et la travailleuse culturelle Sophie Le-Phat Ho, puis par la production d’un zine rassemblant des recettes d’artistes et de collaborateur·rice·s, dont la sauce à spaghetti du père de Sara, qu’Amber et moi avons cuisinée, dans sa version originale et végé, pour l’événement Souper spaghetti. Un moment assez magique durant cette période pleine d’incertitudes.
| 2019- Mon association avec l’artiste Fanny Mesnard a commencé par l’amorce d’un dialogue en novembre 2019 et n’a jamais cessé depuis. Nous avons développé une méthode de travail qui repose sur des échanges de textes, d’images et de références à des livres pour enfants. Dans notre relation, il est clair que je suis « sa » commissaire et que je réfléchis à sa pratique en adoptant une posture écoféministe. Cette collaboration se fait dans le respect de nos expertises individuelles, auxquelles s’ajoute le plaisir de concevoir des objets textuels (carte postale, opuscule et publication). Comme l’artiste française Sophie Calle, je crois que toute forme de publication résonne avec une exposition. Avec Fanny, c’est un dialogue entre ses œuvres et mes mots. C’est là que se fait la rencontre, le livre étant, pour nous, un espace privilégié où nous pouvons nous retrouver comme créatrices. De mes premiers balbutiements jusqu’à maintenant, le travail à deux m’a permis de développer une écriture sur l’art qui s’inspire de différents procédés littéraires (le journal, la personnification, l’abécédaire ou le conte) selon la nature de chaque projet. Je suis reconnaissante d’avoir croisé les chemins de tous·tes les artistes que j’ai nommé·e·s dans ce texte, mais aussi de l’artiste et archiviste Denis Lessard, avec qui je partage la création du livre Le beau côté des choses (2024), qui met de l’avant notre amitié. Sans ces amitiés qui perdurent dans le temps, et surtout sans la confiance réciproque, je n’aurais pas pu développer ma voix/voie en tant qu’autrice. |
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1 Sophie Calle, entretien avec Marie Richeux, « Pour moi, un livre, c’est un objet qui parle avec une exposition », Par les temps qui courent, 11 septembre 2020. https://radiofrance.fr/franceculture/podcasts/par-les-temps-qui-courent/sophie-calle-pour-moi-un-livre-c-est-un-objet-qui-parle-avec-une-exposition-6394190