Essais
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Charles Gilbert

(Photo) Carolyne Scenna, Sodium (2025). 
Vue de l’exposition. Diagonale, Montréal. 
Photo : Jean-Michael Seminaro. Courtoisie de l’artiste 
 

Appel d’air

Quand je repense aux nombreuses œuvres et expositions vues en 2025, ce sont paradoxalement les plus évanescentes, les plus ténues qui me reviennent en tête. Comme si, devant la surcharge de stimulations et d’informations que l’on subit quotidiennement, seule « l’immersion faible », comme la nomme l’artiste Grégory Chatonsky, nous permettait de retrouver un rapport sensible au monde. Ce dernier écrit : « Les immersionismes faibles tentent de remédier au caractère totalisant de l’immersion en transformant la palpitation externe […] en une expérience interne ou esthétique qui consiste à sortir du sentiment immersif au moment même de son expérience par la réflexion et la mise à distance du sujet qui perçoit1. »

Il s’agit donc d’expériences complètement contraires au projet Aura de Moment Factory, par exemple, qui recouvre de projections l’intérieur de l’église Saint-Roch, à Québec, et le sature d’une musique grandiloquente pour méduser le public. Les œuvres que je retiens ici proposent plutôt un jeu délicat sur ce que le philosophe français Bruce Bégout appelle « la tonalité ambiancielle », l’air y jouant un rôle privilégié.

À la Bourse du commerce, à Paris, dans l’exposition Corps et âmes2, les ondes sonores d’une mélodie très simple font vibrer une vaste salle où sont rassemblées, entre autres, des œuvres évoquant la ségrégation des Noirs aux États-Unis. Cet air traditionnel inspiré du gospel, qu’une personne siffle par à-coups, transforme notre rapport aux différents tableaux et sculptures montrés, car, comme le dit Bégout, « nous ressentons avant de percevoir3 ». Une tonalité à la fois quotidienne, solitaire et intrigante s’infiltre partout. Et puis, nous voilà devant la vidéo en noir et blanc d’où parvient cette atmosphère : Cloudscape (2004), de l’artiste américaine Lorna Simpson. On y voit, debout et de profil, un homme à la peau noire, habillé de noir, dans un espace aux murs et au plancher noirs (qui est probablement un théâtre). Tandis qu’il siffle, une brume blanche apparaît et s’épaissit peu à peu jusqu’à le faire disparaître. Durant cette séquence, la caméra avance lentement, passant d’un plan large, où l’on perçoit l’ancrage du personnage au sol, à un plan rapproché, où tout devient plus volatil. La vidéo repart alors en sens inverse ; le sifflement évolue en un étrange son aspiré, et la brume s’allège jusqu’à ce que l’on retrouve l’homme de pied en cap dans l’air dégagé. 

Cette œuvre, tout en instaurant une ambiance, pose la question de l’ambiance qui, pour Bégout, est « ce dôme invisible où se déroulent nos expériences4 », indissociable d’une affectivité qui « exprime d’emblée une réelle appartenance au monde5 ». N’est-ce pas cette pleine appartenance qui, pour les Noirs, a été – et est encore souvent – déniée ? La vidéo peut être interprétée comme l’illustration d’une invisibilisation (par la blancheur…), mais on peut, au contraire, y voir l’affirmation d’une union profonde entre le sujet et son environnement (« ambiance » vient d’ailleurs du verbe latin « ambire », qui signifie « entourer », « étreindre »). L’air, par son action, fusionne corps et espace, abolit la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, et devient, sous la forme du souffle et de la musique, un bouleversant révélateur de présence.

Avec l’exposition Arcane Abstractions6, Haegue Yang offre une expérience de volatilisation d’un autre type. Inspirée par l’architecture monumentale de la galerie Kurimanzutto, à Mexico – une ancienne cour à bois –, l’artiste sud-coréenne a choisi, en outre, de créer des œuvres à suspendre en hauteur sur les fermes qui scandent l’espace. Ses sculptures flottantes, sortes de satellites extravagants, sont le pur produit de l’hybridité, puisqu’elles entremêlent les formes du shimenawa japonais (lié au shintoïsme), du didukh polonais et ukrainien (lié au paganisme) et du geumjul coréen (lié au chamanisme), trois types d’ornements qui, placés dans des temples et des maisons, symbolisent la frontière entre des mondes : ceux des humains et des dieux, des vivants et des morts, du profane et du sacré. Surcroît d’hybridation : ces sculptures ont été réalisées en collaboration avec des artisan·e·s du Mexique, qui y ont mis en œuvre leurs propres techniques ancestrales. Ces pièces sont aussi composites matériellement, puisqu’elles intègrent des éléments naturels (comme des végétaux tressés) et industriels (des stores verticaux, par exemple). Les yeux tournés vers elles, il nous faut un moment avant de prendre conscience de la brume qui, soudain, emplit la galerie, faisant disparaître le plancher et liant les différentes œuvres en un même halo. L’artiste utilise ce moyen scénographique pour mettre en relief ce qui anime sa recherche plastique : un effacement des limites et des contours qui va de pair avec une attention à « ce qui se déploie entre les choses7 ». Errance, porosité et indétermination deviennent ainsi des valeurs : par elles, le rapport au monde prend de l’amplitude. Mais voilà que la brume, bientôt, se dissipe. Comme le personnage de Lorna Simpson, nous passons de l’immersion à l’émersion. Dans ce cycle qui fait s’articuler l’atmosphère et l’objet, l’ensemble et la partie, l’illimité et la limite, on sent ce qui est au cœur de la pulsation créatrice : cette tension dynamique entre un désir de transcendance et celui d’une prise sur la réalité.

Chez Gabriel Orozco, la dimension cyclique se présente avec netteté dans l’œuvre Ventiladores (1997), qui, au premier abord, peut sembler provocatrice : au plafond du troisième étage du musée Jumex, à Mexico, sont alignés six ventilateurs aux pales desquels l’artiste a collé de longs bouts de papier de toilette qui virevoltent au-dessus de nos têtes. L’installation, fantasque, fait d’abord sourire, mais plus on avance dans Politécnico Nacional8 – l’impressionnante rétrospective organisée par l’historienne de l’art Briony Fer –, plus on devient sensible à l’air dans lequel on baigne et au mouvement qui l’anime. Cette mobilité physique, on le comprend assez vite, va de pair avec une mobilité mentale : les créations d’Orozco, multiformes et hétéroclites, proposent une fabuleuse dérive à partir de l’idée de circularité et de transit.
 

Odile Gamache et Philippe Cyr, Le magasin (2025). Théâtre Espace Go, Montréal. Photo : Yanick Macdonald. Courtoisie de l’Espace Go
Haegue Yang, "Arcane Abstractions" (2025). Vue de l’exposition. Kurimanzutto, Mexico. Photo : Gerardo Landa et Eduardo López (GLR Estudio). Courtoisie de l’artiste et de Kurimanzutto

On retrouve par exemple des dessins à l’encre dont la simplicité et la fluidité nous apprennent à apprécier l’élégance des volutes formées par le papier de toilette voletant. Ici, on rit devant la table de billard ronde ou devant la DS de Citroën réduite de moitié en largeur. Là, on s’émeut devant la grande branche arquée dont les feuilles sont de petites plumes frémissantes, ou devant la pelure d’oignon en demi-cercle coiffant une sorte d’oreille en céramique. Je ne peux m’empêcher de voir un lien entre le travail d’Orozco et ce qu’a écrit le philosophe Georges Didi-Huberman à propos des fumées photographiées par Jules Marey dans un texte intitulé La danse de toute chose (2004) : « La danse est, certes, faite d’un geste, c’est-à-dire d’un corps qui danse. Mais elle est faite aussi d’un sillage, c’est-à-dire d’un espace qui danse avec le corps, autour du corps […]. Il y a, enfin, le rythme : c’est-à-dire un temps qui danse avec ce corps et cet espace insécable9 ». Cette danse, indissociable de celle du cosmos, c’est dans le quotidien qu’Orozco la traque sans relâche, en prenant soin de toujours laisser, dans chaque œuvre, une place à l’incomplétude. Ainsi peut se poursuivre la quête de l’immensité que déploie l’infime.
Cette recherche, c’est aussi, je crois, celle de la pièce de théâtre – sans personnages, sans intrigue et sans texte – Le Magasin, que met en scène et interprète la scénographe de carrière Odile Gamache10. Son point de départ est une vitrine faisant penser à celle d’un magasin de rideaux de la rue Saint-Hubert, à Montréal. On y lit : « Tout doit disparaître ». S’ensuit une fantasmagorie faite de manipulations souvent low-tech qui donnent la vedette à différentes matières, la plupart du temps ondulantes : une lourde tenture s’affaisse lentement, du tulle ruisselant du plafond s’accumule en montagne sur la scène, de la fumée s’échappe de petites colonnes doriques kitsch, tout cela au son d’une musique d’atmosphère vaguement clichée au saxophone (un instrument à vent, bien sûr, pour ajouter de l’air à l’air…).

À un certain moment, volontairement étiré, tout ce qui nous est donné à voir, c’est le mouvement giratoire d’un pompon suspendu, qui diffuse un halo poudreux et qui se met à sursauter quand augmente la vitesse du moteur. L’art de Gamache consiste à se situer juste à la frontière du magique et du dérisoire, et à éveiller notre attention sans jamais la capturer. Par ce travail axé essentiellement sur les ambiances, l’artiste nous donne accès à « tout un pan de notre expérience du monde [qui] s’effectue avant les actes de verbalisation11 », nous ramenant à ces merveilles ordinaires que l’on arrive à capter dès la plus petite enfance.

Je ne peux terminer cette flânerie dans le monde de l’air sans évoquer l’exposition Sodium12 de Carolyne Scenna. Dès qu’on ouvre la porte de la galerie Diagonale, à Montréal, une impression de brouillard très doux nous saisit. C’est que l’artiste a marouflé tous les murs de textiles translucides semés de taches pâles, qu’elle superpose ici et là, d’où l’effet de flottement. On commence par scruter un mur, comme on le fait normalement dans une exposition, mais très vite, on sent le besoin de prendre du recul pour apprécier cet environnement non seulement avec ses yeux, mais avec tout son corps. Pour Husserl, l’ambiance, qu’il appelle « situation originelle », c’est « la donation du pourtour ». Et « le donné, précise Bégout, c’est l’ensemble de l’expérience qui se manifeste comme totalité tonale ». Après un moment d’enveloppement, on s’approche de nouveau du mur. On observe, ravi∙e, une partie qui semble délimitée par des bords, mais vite nos yeux encore s’égarent. Cet échec du regard, qui pourrait être vécu comme une déception, devient étonnamment jubilatoire.

Devant toutes les œuvres abordées dans ce texte, j’ai senti poindre cette jubilation qui vient, je crois, d’une sensation simultanée de débordement et de dépouillement produite par l’ambiance. L’air de rien, j’ai pu chaque fois retrouver l’ici et maintenant, une certaine évidence du monde m’ayant été rendue. 

Carolyne Scenna, "Sodium" (2025). Vue de l’exposition. Diagonale, Montréal. Photo : Jean-Michael Seminaro. Courtoisie de l’artiste (

1 Grégory Chantonsky, « Par les flots (la corrélation immersive) », article publié dans Figures de l’immersion et par L’observatoire de l’imaginaire contemporain. https://oic.uqam.ca/publications/article/par-les-flots-la-correlation-immersive. 
2 L’exposition, commissariée par Emma Lavigne, a été présentée du 5 mars au 25 août 2025.
3 Bruce Bégout, Le concept d’ambiance, coll. « L’ordre philosophique » (Paris : Seuil, 2020) p. 11.
4 Bruce Bégout, op. cit., p. 7.
5 Bruce Bégout, op. cit., p. 11.
6 L’exposition a été présentée du 8 février au 5 avril 2025.
7 Bruce Bégout, op. cit., p.17.
8 L’exposition a été présentée du 1er février au 3 août 2025.
9 Georges Didi-Hubermans et Laurent Mannoni, Mouvements de l’air, coll. « Art et artistes » (Paris : Gallimard, 2004). p. 286.
10 La pièce a été présentée du 26 novembre au 6 décembre 2025. Idéalisée avec Philippe Cyr, celle-ci a été créée au Théâtre Prospero en 2024, puis reprise en 2025 à l’Espace Go.
11 Bruce Bégout, op. cit., p.15.
12 L’exposition a été présentée du 5 septembre au 18 octobre 2025.

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