« Il nous a fallu dès lors avant tout faire la critique de cette supercherie. (Il se trouve que c’est aussi à peu près à ce moment-là qu’il nous a fallu réapprendre chacun à ne plus dire que “je”1.) »
– Bernard Aspe
LE RÉGIME DU « JE »
« Since the emphasis is upon performance, and on how the body or self is articulated through performance, the individual body remains at the centre of such presentations. Typical performance art is solo art2. »
– Marvin Carlson
Nous créons dans un contexte où l’autonomie est devenue un impératif. L’artiste est sommé·e d’incarner une singularité identifiable, d’assumer l’originalité comme propriété. Le solo n’est plus seulement une forme : il fonctionne comme un modèle de subjectivation. Dire « je » ne relève plus d’une simple position grammaticale ; cela opère comme un qualificatif. Le « je » garantit l’authenticité, rend possible l’attribution.
L’économie symbolique de l’art – subventions, programmations, archives, historiographie – exige des responsables. Le « je » devient unité de mesure. Il concentre les gestes, agrège les affects, capitalise les récits. Il produit de la valeur parce qu’il est assignable. Cette assignabilité n’est pas neutre. Découlant de la culpa, l’assignabilité définit le seuil à partir duquel une action peut être imputée et punie3. Le sujet responsable est produit comme cause afin de rendre possible la juridiction. Transposée à l’art, cette logique éclaire la centralité de la « responsabilité de l’auteur ». L’artiste devient cause identifiable. Le « je » n’est donc pas seulement un lieu d’expression : il est l’effet d’une responsabilisation.
En art performance, pourtant, cette figure révèle sa fragilité. Rien ne se fait seul. Le solo est toujours déjà peuplé : organisateur·rice·s, ami·e·s, références, conversations, dettes affectives, héritages théoriques. Même l’acte apparemment le plus solitaire est sillonné de présence.
La question devient ainsi : que recouvre le « je » lorsqu’il se présente comme origine ?
QUOI PRIVER ? GLOIRE OU QUALIFICATIF DU « JE »
« Je, vraiment, c’est personne, c’est l’anonyme4. »
– Érik Bordeleau
Que protège-t-on en insistant sur le « je » ? Le « je » privatise une expérience traversée par d’autres. Cette privatisation est structurelle. Les dispositifs de reconnaissance réclament des propriétaires. Pourtant, comme le rappelle l’avocate et autrice Mireille Buydens, « ils feraient mieux de dire : notre livre, notre commentaire ; notre histoire, etc., vu que d’ordinaire il y a plus en cela du bien d’autrui que du leur5 ». Le « je » est moins un commencement qu’un nœud de forces.
Sauver le « nous » du « je » ne signifie donc pas dissoudre la singularité. Il s’agit de reconnaître que toute singularité est précédée. Le sujet n’arrive jamais premier : il arrive en réponse. Le « je » n’est pas un point de départ, mais une émergence momentanée dans un tissu relationnel plus vaste.
LE DUO DISSÉMINÉ
« […] le vertige de son existence itérative6. »
– Muriel Combes
Le duo pourrait sembler une correction au solo. Pourtant, il peut reconduire l’illusion d’une unité close : deux noms, une signature double, une entité stabilisée.
À revers, je propose plutôt la notion de duo disséminé.
« Tout ce qui m’attache au monde, tous les liens qui me constituent, toutes les forces qui me peuplent ne tissent pas une identité, comme on m’incite à la brandir, mais une existence, singulière, commune, vivante, et d’où émerge par endroits, par moments, cet être qui dit “je”7 ».
Cette proposition du Comité invisible déplace radicalement la perspective : le « je » n’est plus le fondement de l’existence, mais son effet intermittent. L’identité n’est qu’une cristallisation provisoire.
Le duo disséminé part de cette antériorité du commun. Il ne désigne pas seulement deux artistes travaillant ensemble, mais l’ensemble des forces qui les peuplent et les débordent. Il est moins une unité qu’une zone de circulation. Il désigne une structure relationnelle qui excède ses propres limites : invitations, désaccords, transmissions, survivances. Une relation peut cesser sans cesser d’agir. Ce qui importe n’est pas la fusion des identités, mais la circulation des intensités.
C’est ici que j’invoque l’« être-solaire » du philosophe Peter Sloterdijk : non pas occuper le centre, mais rayonner. Être-solaire signifie dépenser plutôt qu’accumuler, exposer plutôt que posséder. Une générosité provocatrice en découle : donner sans garantie de retour, créer au-delà de la propriété. Le duo disséminé relève de cette économie de la dépense. Il agit comme constellation. Le « nous » n’y est jamais clos. Il apparaît comme une pluralité, toujours inachevée.
CRÉER APRÈS LE « NOUS » ; VERS UN TEMPS MESSIANIQUE
« […] l’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide 8. »
– Giorgio Agamben
Certaines collaborations cessent. Pourtant, quelque chose persiste. Des gestes demeurent informés par des dialogues passés. Une manière de faire survit. En art performance, où la présence est centrale, cette survivance prend une intensité particulière : l’espace et le temps sont traversés par des voix antérieures, des gestes transmis lors de workshops ou de festivals. Le présent n’est jamais pur ; il est chargé, contingent, marqué par l’inachevé.
Créer après le « nous » implique alors une responsabilité d’un autre ordre : non plus juridique, mais tournée vers les absent·e·s – vers ce qui a été esquissé sans être accompli. C’est ici que se dessine un certain messianique discret : non l’attente d’un salut futur, mais la conscience qu’une exigence demeure. Le « nous » agit comme une promesse inachevée. Chaque geste performatif peut être compris comme une tentative fragile de tenir ouverte cette promesse.
Le messianique ne renvoie pas à une fin des temps, mais à une intensification du présent : un présent fissuré par le passé, orienté par une exigence qui le dépasse. Créer après le « nous », c’est habiter ce temps chargé – un temps où l’on répond à plus grand que soi.
SANS TITRE (PAR FAUTE D’EMPRESSEMENT)
« Ce qui est à sauver, donc, serait quelque chose comme la prodigalité, ou la valeur de don9. »
– Dalie Giroux
sans titre (par faute d’empressement) a constitué un terrain d’expérimentation de cette temporalité relationnelle. Organisée le 1er août 2025 à Montréal, la soirée s’est construite par chaîne d’invitations plutôt que par programmation hiérarchisée.
Les artistes Calum Eccleston, Marie-Claude Gendron, Laurence Gravel, Michelle Lacombe, Jacob Lamoureux et Lo Bil y ont performé, l’ensemble étant photographié par Juan David Molina. Cette énumération n’est pas une simple attribution : elle rend visible la constellation effective. La soirée reposait sur une mécanique minimale –
propagation, rumeur, bricolage DIY. L’événement ne cherchait pas à produire une archive stable, mais une intensité partagée.
Le « nous » n’y était pas proclamé : il apparaissait, puis se dissipait. Il laissait des traces – affectives, gestuelles, relationnelles. Chaque invitation épaississait un champ de résonance. Chaque geste répondait implicitement à d’autres gestes – passés, absents, à venir. Le faire-ensemble ne se cristallisait pas en œuvre commune, mais en circulation.
Structuré hors des réseaux, l’événement favorisait une dissémination des présences. Tout reposait sur ceux·celles qui y prenaient place : condition d’une transmission non appropriable, irréductible à la signature.
SAUVER LE « NOUS » : D’UN CERTAIN MESSIANIQUE DISCRET
« […] on réinterprète ainsi le temps dans son ensemble : en tant que délai pour la future prolifération de générosité 10. »
– Peter Sloterdijk
Sauver le « nous » du « je », c’est reconnaître que le présent est redevable. Au lieu de se demander : « Qui est l’artiste ? », demandons-nous : « À qui répond ce geste ? » Le duo disséminé révèle que toute présence est taraudée.
Chaque « je » émerge d’un champ commun qu’il ne maîtrise pas. Dans un contexte d’hyperindividualisation, reconnaître cette dette invisible constitue un geste politique discret. Il ne renverse pas frontalement les institutions ; il les décentre en rappelant que la création n’est jamais auto-fondée.
Créer ne consiste plus à affirmer une autonomie pleine, mais à répondre à une promesse inachevée. Le « nous » n’est pas un programme à instituer. Il est une exigence fragile, toujours déjà là, qui demande à être relayée.
Tenter de sauver le « nous », ce n’est pas le posséder.
C’est accepter d’en être le dépositaire provisoire.
Et peut-être est-ce là le véritable déplacement :
ne plus créer comme origine, mais comme relais.
1 Bernard Aspe, L’instant d’après : projectiles pour une politique à l’état naissant (Paris : La Fabrique, 2006), p. 196.
2 Marvin Carlson, Performance : A Critical Introduction, 2nd ed. (New York : Routledge, 2004), p. 69.
3 Giorgio Agamben, Karman : court traité sur l’action, la faute et le geste (Paris : Éditions du Seuil, 2019), p. 11.
4 Érik Bordeleau, Comment sauver le commun du communisme ? Essai (Montréal : Le Quartanier, 2014), p. 143.
5 Mireille Buydens, La propriété intellectuelle : évolution historique et philosophique (Bruxelles : Bruylant, 2012), p. 336.
6 Muriel Combes, « L’acte fou », Multitudes, no 18 (2004), p. 63-71.
7 Comité invisible, L’insurrection qui vient (Paris : La Fabrique, 2007), p. 16.
8 Giorgio Agamben, Le feu et le récit (Paris : Éditions Payot & Rivages, 2015), p. 439.
9 Dalie Giroux, « Méditations post-colériques. Aux limites de l’empire : les mesures de Peter Sloterdijk », Le Merle, vol. 6, no 1 (2021)
10 Peter Sloterdijk, La compétition des bonnes nouvelles : Nietzsche évangéliste (Paris : Mille et une nuits, 2002), p. 74.