La mémoire est un poids ; or, mieux vaut parfois s’en extirper pour créer de nouvelles histoires.
SI LOIN, SI PROCHE
On nous invite à célébrer, à commémorer, à honorer. Pour qui, pour quoi ? Avec la mondialisation des conflits, avec l’état de la planète et la condition de vie des plus démuni·e·s, y a-t-il lieu aujourd’hui de festoyer ?
HORREURS ET HONNEURS
En France, en 1914, « la fleur au fusil », les soldats sont confiants ; ils ne s’attendent pas à vivre ce qu’on a appelé par la suite une véritable « boucherie » générée durant la Première Guerre mondiale. Même statut pour les jeunes de 14-15 ans (nommés Petits combattants de l’arrière) enrôlés comme recrues palliant au manque d’hommes de troupe. Qu’en est-il de l’effort de guerre des « soldats et travailleurs » des Empires coloniaux français ? Non, tirailleurs sénégalais ou spahis algériens ou tirailleurs annamites ne sont pas des mets exotiques. Par contre, oui, « chairs à canon », ils le sont. À cet effet, la « mère-
patrie » est très accueillante.
Quels destins pour les combattant·e·s des camps ennemis ? Feux éteints, quel sort pour tous·tes ces « disparu·e·s », ces blessé·e·s militaires et civil·e·s ? Au mieux, leur nom sous forme de listes appliquées sur des plaques commémoratives. Quelle place pour les femmes ? L’histoire de la guerre de 14-18 a quasiment effacé toute marque de leur engagement. À l’opposé, considérés comme puissants, les militaires gradés, les « héros » – des hommes en totalité – s’incarnent en majesté dans des monuments à leur effigie.
MNÉMÉ A PERDU SES POUVOIRS
Je me souviens des monuments en hommage aux morts : plus de 36 000 érigés sur les places publiques de chaque commune de France. Un âge d’or pour les sculpteurs (sculptrices ?). Besoin de tailler le temps, de graver les esprits : on a voulu faire croire que cette guerre était la « der des ders ». De nos jours, sur l’espace public, les passant·e·s ne jettent pas un seul œil sur ces monuments-vestiges des guerres passées pourtant bien intégrés et bien visibles : statues, bustes, plaques, stèles, cénotaphes, mémoriaux, et leurs panneaux d’identification. Que dire des cimetières militaires hors des rassemblements lors de grandes commémorations ? Nos souvenirs se « déstockent ».
ADIEU AÏEUX
Quelles que soient les forces armées des pays belligérants, le nombre de vétéran·e·s toujours en vie s’est radicalement réduit comme peau de chagrin au cours de la première décennie du troisième millénaire. Les listes statistiques des survivant·e·s se présentent comme un palmarès de centenaires ou d’outre centenaires éteint·e·s ou en voie de disparition. Leurs histoires ne sont plus transmises par quiconque.
LE JOUR DU SOUVENIR
Certaines célébrations nationales coïncident avec les armistices. Des dates dans le calendrier sont ainsi marquées au fer, couramment transformées en jours fériés. Mais qui, aujourd’hui, se souvient de ladite « Grande » Guerre ou de tel ou tel conflit historique lié à tel ou tel « jour » ?
LE MÉMENTO DES VIVANTS
Alors pourquoi Vie des arts (VDA) m’invite à recenser quelques idées à propos de Rituel festif – Portraits de la scène rave à Montréal, une série de photographies et un livre1 ? Certes, j’en suis l’initiateur avec l’artiste-photographe Caroline Hayeur. Essentielle, Nora Ben Saâdoune, journaliste, s’est jointe à nous pour le volet publication. A contrario de l’actualité de l’année de fondation de VDA, notre projet est entamé en 1996 et rendu public ici et à l’étranger à partir de 1997. En temps et lieu, nous réserverons des nouvelles à propos de « notre anniversaire ».
ÉCHAPPÉES BELLES
Dans la province française d’où je viens, les lieux de sortie sont limités. Une exception : Le Kilt Club (new wave et cold wave) à Troyes, où, ado, je fuguais régulièrement. Puis à Paris, c’est la Piscine, le Boy et plus rarement le Palace ou les Bains Douches. De son côté, autour de ses 17 ans, arrivée à Montréal, Caroline ne s’est pas privée : les Foufounes Électriques, le Lézard, Le Dogue et des concerts au Spectrum (Nina Hagen) de même qu’à l’Auditorium de Verdun (The Cure). Mais, la priorité est donnée à ses études en photographie au Cégep du Vieux-Montréal.
UNE NUIT AU MUSÉE
Le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) est l’hôte du premier rave au Québec2. De SOLSTICE, il semble qu’aucune archive matérielle ne subsiste de cette manifestation historique. À l’époque, Internet en est à ses balbutiements et en l’absence de placements publicitaires, le flyer représente le support de promotion majeur. Cet imprimé affiche ostensiblement un numéro de téléphone à composer le jour J (dans ce cas, le 27 mars 1993) afin de connaître l’emplacement du rave : 514 287-3263 (essayez-le). J’avais cueilli ce flyer dans un commerce du boulevard Saint-Laurent, mais manqué l’occasion. J’allais me rattraper dans les années subséquentes.
BERCEAUX
À l’automne 1993, Caroline – jeune photographe – donne la vie à Victor. Quelque temps plus tard, nous l’invitons pour sa première sortie à son premier rave : NEKSUS, situé dans un ancien édifice de construction navale du Vieux-Montréal.
BIOTOPES
Ensemble, nous sommes immédiatement flabergasté·e·s. Inversement aux bars que nous avons fréquentés plus jeunes : dans les raves, pas d’alcool (un comptoir Justin Smart Bar sert des mix d’une autre nature), les DJs/musicien·ne·s se succèdent tout en résidant – inapparent·e·s – en arrière-scène, la musique est sans parole (francophones, anglophones et allophones s’entendent comme jamais), apparemment pas de scènes de violence, le Groupe de recherche et d’intervention psychosociale (GRIP) sensibilise tous azimuts, et, enfin, une dynamique diversitaire (inclusion, disruption) prédomine. Et j’en passe.
AVOIR DE L’ABATTAGE
Notre postulat : les médias de masse de l’époque n’abordent le sujet « rave » que par l’angle de la drogue, alors nous aborderons nombre d’autres facettes. Douze raves sur une période d’un an (1996-1997) ont donné naissance à près de 1 000 portraits. Sur le terrain, au milieu de la fulgurance ambiante, Caroline est rivée au trépied et à sa caméra aidée par des complices qui protègent son champ de vision. De mon côté, en directeur de casting improvisé – chasseur-cueilleur –, je me retrouve immergé dans une forme de magma humain. Objectif : repérer (quels looks, quelles attitudes, quels caractères distinctifs ?) puis inviter certain·e·s ravers à prendre une pause de huit secondes devant l’appareil photo de Caroline. De la sorte, affirmant son entité propre durant un moment-flash, chaque raver est réifié·e. Isolé·e de la masse mouvante et engloutissante, son individuation est rehaussée. J’ai lu quelque part : « être en lien n’est pas être identique ».
HYBRIDITÉ
DIY (Do it yourself), une des formules du phénomène techno, a suivi le No Future de la culture punk. Sans qu’on le planifie implicitement, DIY est le modus operandi adopté dans le processus qui a mené à Rituel festif. Une communauté d’esprit s’est créée autour de nous3. Pour ce qui est de la publication Rituel festif, le concept est celui du « mook » plutôt que d’un ouvrage dans la lignée des productions en art. Un « mook » est un mélange entre un « magazine » (m) et un « book » (ook). Délibé rément, les auteur·rice·s invité·e·s ne proviennent pas de la sphère des médias ni du monde littéraire. Pierre Chapdelaine assure la conception graphique de notre publication en s’adaptant avec flegme à nos modifications incessantes.
STATUE TAILLÉE DANS LA MASSE
Caroline affirme dans une entrevue récente qu’elle est à l’origine de Rituel festif4. Pour ma part, je garde la perception d’être avec elle dès le point de départ dans le façonnage des futurs portraits (prises de vue en pied avec en toile de fond l’assemblée dansante et les effets lumineux incessants), etc. Pas de chicane ici entre nous, même si l’amitié n’est pas inconditionnelle. Depuis le début des années 1990, notre relation demeure indéfectible.
PRENDRE LE RELAIS
Modèles-icônes anonymes et figé·e·s dans la série de portraits photographiques Rituel festif, les ravers représentent pour nous des monuments vivants à l’intérieur de notre propre espace commémoratif. Que sont devenu·e·s – presque trois décennies plus tard – « nos » vétéran·e·s-ravers depuis notre saga commune ? Quels ont été leurs parcours de vie ? De notre côté, désormais cinquantenaires, nous ne sommes plus des party animals ; d’autres plaisirs et déplaisirs ont pris place. Ces dernières années, c’est Victor, le fils de Caroline, qui coorganisait des raves alternatifs investissant des édifices délaissés ou défrichant des zones en pleine nature (free partys) : Candy Shop, Party de lapin, etc. Il joue à Timeless.
1 Rituel festif – Portraits de la scène rave à Montréal (Montréal : Éditions MACANO, 1997) ; photographies et textes sur le Web de l’artiste : https://art.carolinehayeur.com/fr/project/photo/festive-ritual-portraits-of-montreal-rave-scene. Le livre Rituel festif – Portraits de la scène rave à Montréal est vendu sur commande dans les succursales de Renaud-Bray ou en ligne.
2 Le Pavillon d’art d’Expo 67 de la Cité du Havre s’est transformé en Musée d’art contemporain de Montréal à partir de 1968, jusqu’au déménagement du Musée à la Place des Arts en 1992 (actuel musée fermé pour cause de travaux sur ce site de 2021 à 2028). Début 2025, le Centre international d’art contemporain de Montréal (CIAC) annonce sa volonté de réaffecter l’édifice en Pavillon des arts de la Cité-du-Havre afin de le consacrer aux œuvres d’artistes automatistes. Lieu : 2 190, rue Pierre-Dupuy, dans l’arrondissement Ville-Marie à Montréal.
3 Georges Aubin, Frédérick A. Belzile, Francine Boivin, Philippe Burnet, Pierre Chapdelaine, Frédéric Nicolas Étienne, Julie Huguet, Samuel Lambert, Sophie Lefebvre, Benno Russel, les membres de l’Agence Stock Photo, les auteur·rice·s de la publication et autres contributeur·rice·s indispensables comme nos ravers « modèles » et les promoteurs de raves.
4 Sophie Bertrand, « En conversation avec Caroline Hayeur », dans Agence Stock Photo, Une histoire du photojournalisme au Québec (Montréal : Les éditions du passage, 2024), p.146.