Dossiers
(Printemps 2026) No. 280
(Texte) Manon Blanchette

Françoise Sullivan. Voir de l’intérieur

C’est en s’interrogeant sur la fonction de l’art que l’expérience de l’œuvre apparaît de manière fondamentale et pragmatique. Par exemple, combien de fois un·e visiteur·euse a-t-il·elle dû s’arrêter, voire s’asseoir, pour laisser les couleurs de certaines pièces des peintres Henri Fantin-Latour ou Henri Matisse le·la transporter dans un état de conscience étrange et indescriptible ? On a aussi vu des gens pleurer devant des tableaux. Le fait n’est pas rare. Le pouvoir de l’art, sous toutes ses formes, est incontestable.

Mais quelle est donc cette force invisible que Françoise Sullivan détient et parvient à transmettre à travers son travail, non seulement en peinture ou en sculpture, mais dans les différentes disciplines d’arts visuels qu’elle pratique ? Pour certaines de ses chorégraphies des années 1940, Sullivan collabore avec le compositeur Pierre Mercure. La musique l’inspire. En peinture, elle réalise Hommage à Philip Glass (2000) et s’intéresse à la musique sérielle, entre autres, pour son pouvoir d’introspection. Chez Glass, illustre compositeur et musicien, on discerne la répétition du son et la circularité de son déplacement. C’est un pouvoir suggestif puissant et, surtout, du fait de sa dématérialisation, on décèle sa propriété particulière d’être entendu à l’intérieur de chacun·e, voire de l’intérieur. Se pourrait-il alors que, déjà en 1945, il soit possible de reconnaître chez Sullivan une circularité dans ses notations chorégraphiques, dont celle intitulée Les Planètes ? À l’instar des derviches tourneurs, dont le mouvement mène à une forme de méditation par la transe, elle cherche à atteindre un état de conscience qui dépasse la simple perception du réel.

Les œuvres de Françoise Sullivan possèdent une forte capacité d’évocation de l’invisible. Elle l’exprime par des techniques cohérentes au fil des années de production. Comment définir la quête qui l’anime depuis plus de 80 ans ? Quelle est cette pulsion, cette illumination, qui dynamise Sullivan jour après jour sans jamais s’essouffler ? Mark Rothko dit peindre pour toucher l’individu, puis provoquer chez lui des émotions profondes qui ouvrent l’incommensurable et mènent vers le plus grand que soi1. James Turrell conçoit la lumière comme une matière intangible guidant le·la spectateur·rice vers une expérience de matérialisation de l’invisible. Vassily Kandinsky, lui, met en œuvre une « quête de l’expression de l’immatériel2 ». Il tente de l’exprimer par le truchement des formes géométriques. Fernand Leduc, pour sa part, propose de chercher sous les apparences pour en arriver à l’essentiel3.

Ce n’est donc pas un hasard si les œuvres de Françoise Sullivan mettent en place un processus menant à l’exploration d’une dimension invisible de l’être. Signataire du manifeste Refus global en 1948, elle côtoie Paul-Émile Borduas, chef de file des automatistes. Ce dernier partage avec elle et les autres membres du groupe les notions qui l’inspirent chez les surréalistes, dont celles d’André Breton, fondateur du mouvement, qui publiait, en 1924, des textes qui en spécifiaient les principes fondateurs. Notamment, l’idée qu’un peintre surréaliste devait « écouter des voix intérieures irrésistibles plutôt que de se soumettre à la froide raison4 ». Bien que le travail polymorphe de Françoise Sullivan ne puisse pas être catalogué comme exclusivement surréaliste ou automatiste, il présente, encore aujourd’hui, une approche et des préoccupations qui s’en inspirent, qui sont tout à fait tangibles dans les tableaux des dernières décennies.

TOUJOURS AU-DELÀ

Les œuvres de Françoise Sullivan ont toujours illustré un désir de transcendance, de dépassement vers l’immuable. À partir des années 2000, le style de ses peintures sans cesse renouvelé présente autant d’éléments qui propulsent le regard vers l’intérieur à cause de la représentation d’un infini attractif. Cette stratégie picturale permet de partager la vie intérieure de l’artiste avec celui·celle qui regarde. Suggestions formelles d’une réalité intangible, les œuvres initient une perception indicible à travers l’utilisation de couleurs denses aériennes, appliquées par touches imprécises et parfois vaporeuses. Ces peintures nécessitent que le·la visiteur·euse se coupe de son environnement pour prendre le temps de se laisser imprégner par les couleurs et les formes. De ressentir. Cette attention invite le regard dans une dimension imprécise et plus démesurée que la matérialité de l’œuvre. Les peintures de Sullivan, sans jamais être redondantes, présentent des espaces infinis dans lesquels l’œil peut fuir vers l’avant pour mieux partager le moment et rejoindre ce qu’il·elle vit grâce à l’introspection. C’est alors que les émotions peuvent naître. Par exemple, dans le triptyque Hommage à Philip Glass, déjà mentionné, les espaces visibles d’un rouge intense appellent au voyage imaginaire et à la découverte grâce à l’évanescence d’éléments que l’on devine plus qu’on ne les voit. Or, c’est en cherchant à identifier ce qui oscille sur la toile que l’œil est guidé vers une profondeur propre à celui·celle qui prend le temps de ressentir la proposition d’infini. De plus, la couleur rouge possède en elle une valeur symbolique très forte, liée à l’amour, la colère et le danger. Elle a un effet immédiat et intense sur les émotions du·de la spectateur·rice.

Françoise Sullivan utilise une technique semblable dans sa série bleue intitulée Océanne (2005-2006). Bien que cette couleur puisse logiquement évoquer un univers aquatique, rien de ce qui l’habite généralement n’est ici visible. Le·la regardeur·euse s’engage dans un espace occupé par des formes aux contours imprécis. Océan E (2005) attrape l’œil de manière qu’il se retrouve pris dans un espace circulaire central qui pourrait évoquer un trou noir, espace symbolique de passage et de transformation de l’être.

Françoise Sullivan, Ombre (1979). Intervention à Delphes, Grèce. Huit épreuves à la gélatine argentique. 28 x 35,5 cm (chacune). Assistance et contribution : David Moore. Courtoisie de l’artiste

REPRENDRE À L’EXCÈS

Pour Sullivan, la mise en place d’une peinture comme un espace aérien dans lequel la répétition d’un trait, d’une touche ou d’une structure dont les contours et les lignes sont volontairement tremblants crée une ambiguïté volontaire et soigneusement étudiée. Ceci est particulièrement visible dans les œuvres réalisées vers 2016. Alors qu’une grille en damier s’installe dans ses peintures, chaque carré pourrait jouer le rôle d’un journal intime et quotidien de l’état intérieur de l’artiste. Entre en ligne de compte le temps, celui que prend le·la visiteur·euse pour explorer chaque figure et le temps qu’investit l’artiste pour les combler, surtout par des éléments itératifs. Françoise Sullivan entre-t-elle dans un état de transe, celui-là même qu’elle a vécu lorsqu’elle interprétait ses chorégraphies ? « [J]’ai sondé l’abîme qui était en moi… » ; « […] j’ai dansé jusqu’au paroxysme5 ». Elle affirme : « Dans l’atelier, quelque chose doit se passer. » Il semble donc clair que Sullivan repousse ses limites physiques et psychiques par une technique basée sur la répétition et l’excès. Si Françoise Sullivan rêve d’une peinture qui pourrait exister presque de manière autarcique, Mark Lanctôt, conservateur au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), ajoute que c’est l’énergie intérieure de l’artiste qui insuffle cette force6.

En 2009, Sullivan réalise Song no. 21, une œuvre faisant référence à la voix. Elle peint des bandes horizontales aux couleurs pastel se déclinant de l’ocre vers des dérivés du blanc. Personne ne serait tenté d’y voir la schématisation d’un paysage. Mais, le titre suggère autre chose : l’immatérialité de la voix humaine, qui existe à partir des émotions de celui·celle qui chante. Cette œuvre confirme encore une fois le questionnement constant de l’artiste : elle souhaite remonter à la source de ce qui détermine chaque individu, de ce qui, malgré son invisibilité, façonne l’humain et le transforme. 

Christopher, Rothko, « Introduction », dans Mark Rothko, The Artist’s Reality: Philosophies of Art (New Haven:Yale University Press, 2004).

Helmut Friedel, Annegret Hoberg (dir.), Kandinsky (Paris : Éditions du Centre Pompidou, 2009), p. 88.

Conversation de Manon Blanchette avec Isabelle Leduc, novembre 2025.

Françoise Sullivan, Françoise Sullivan, un entretien avec Abigail Susik, opuscule publié en novembre 2024 par le Centre international d’art contemporain de Montréal, p. 6.

Françoise Sullivan, op. cit., p. 18.

Mark Lanctôt, Françoise Sullivan (Montréal : Musée d’art contemporain de Montréal, 2018), p. 183.

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