Charles : La fin de notre première conversation1 nous a fait entrevoir un rapport à l’informe dans le travail en duo… Reste à définir ce que nous entendons par là. Pour ma part, je vois l’informe dans le désir de sortir de soi, de quitter son enveloppe – sa forme, comme sa formation – afin d’aller vers quelque chose d’inconnu, d’indéfini, d’incontrôlé. Par la force des choses, en binôme, le processus de création – avec ses détours, ses ratages, ses trouvailles, ses filons – s’expose, s’extériorise et, en quelque sorte, se théâtralise. En duo, on prend pleinement conscience du fait que le trajet est fluctuant, dérivant, mû par une logique incluant l’illogique, la contradiction, l’ellipse, la condensation… La création en duo, en tout cas telle que je la vis, est un art en soi. Une sorte de performance privée. Une rencontre dont l’intensité et l’étrangeté sont en elles-mêmes radicales. Ce qui résulte de la traversée conjointe des tourments et des épiphanies, c’est une soudure inouïe. Le produit final reste secondaire pour moi.
Ji-Yoon : Tu fais primer l’informe de la création sur la forme de l’œuvre achevée. J’ai quand même envie de dire que le duo instaure l’œuvre en tant qu’informe, en tant qu’un « entre-lieu » énergétique, espace de magma, de dissolution et d’ivresse. Comme si à deux (et à plus), il fallait nécessairement dépasser les bornes, y compris matérielles et formelles, et s’engager dans l’interdisciplinaire, le pluridisciplinaire ou le non-disciplinaire… Les univers immersifs et hétérogènes des artistes Laura Acosta et Santiago Tavera résultent de leurs expertises respectives en pratique textile et en intermédia, ainsi que de la contribution de toute une équipe d’ami·e·s et de collaborateur·rice·s en performance, technologies interactives, son, lumière, etc. Je vois d’ailleurs dans leur récente exposition chez OBORO, à Montréal, The Embrace of the Saw, un magnifique emblème de l’informe : une membrane couleur chair, luisante et extensible, ployée et dansée par des performeur·euse·s dans de multiples projections vidéo, ou jetée au sol comme une mue de serpent au centre de l’installation. Il y avait là, dans l’œuvre finale, de l’amniotique et du monstrueux, de la séduction et de la dislocation.
Charles : Le travail que j’ai fait en vidéo avec l’artiste Serge Murphy s’inscrit, je crois, dans cet esprit d’exubérance. Je pense notamment à la scène de Rien ne t’aura, mon cœur où trois personnages coiffés de jardinières en macramé chantent a cappella, assis dans une fausse chaloupe au milieu d’un champ, et rament en l’air avec des cuillers en bois. À force de superpositions d’idées, nous créions des situations de débordement où le ridicule et le sublime entraient en tension. Poésie, philosophie, chanson, musique, danse, sculpture, peinture, costumes, théâtre : nous mêlions tout ça avec des boulettes de steak haché sur le grill ou des problèmes de robinet, dans une envie féroce de dilater les contours de la fiction. Le franchissement des limites disciplinaires que favorise le duo n’est sans doute pas étranger à cette sortie de soi dont je parlais plus tôt…
Ji-Yoon : … oui, et cela peut prendre la tournure d’un délire identitaire. Pour revenir au processus, j’aimerais évoquer ici une expérience que j’ai eue de « presque duo » avec l’artiste Anthony Burnham. En 2024, nous avons conçu ensemble son solo Exposition pour marionnette en trois actes à la Galerie Eli Kerr, à Montréal. Le mérite de ce projet, je crois, a été de déplacer la perception communément admise qu’Anthony est (seulement) un peintre conceptuel. Ma proposition commissariale était en quelque sorte l’aboutissement de 10 ans de complicité avec l’artiste, ce qui m’autorisait à le « pousser hors de ses gonds » en exposant, littéralement, les dimensions théâtrale et intermédiale de l’œuvre qui étaient jusque-là restées dans l’intimité de l’atelier. Anthony a pris le risque de complètement se mettre à nu. Ce n’est pas anodin pour un artiste dont tout le travail est structuré par des mises en abyme sans fin. Or, ce déplacement dramaturgique s’est soldé par une tension presque insoutenable entre lui et moi, entre l’artiste et la commissaire : qui était la marionnette de qui dans cette affaire ? Car lui aussi m’a complètement mise hors de moi-même en me faisant jouer, bien malgré moi, un rôle d’autorité plutôt que de solidarité. « J’ai tout fait pour être à la hauteur », n’a-t-il pas cessé de me dire, quand j’avais, moi, besoin d’être « auteure » comme
lui, « co-auteure » – sans « h ».
Charles : En duo, comme en amour, on prend le risque de s’abandonner. Le brouillage des identités – qu’on dirait presque d’avant la naissance – peut soudain devenir embrouillamini : le partage éclate en urgence de départager; la palpitation se fait manque d’air; la symbiose s’étrangle en besoin de reconnaissance. Blocages. Refus d’une idée, d’un titre, d’une mélodie. Ça tire, déchire, déchiquette… parfois même avec les dents ! Certains duos finissent sur le dos. Et même quand ce n’est pas le cas, la fin d’un duo entraîne un véritable deuil. Quand Serge Murphy a décidé de mettre fin à notre collaboration en vidéo, j’ai tenté de poursuivre seul avec ce médium, mais en vain. J’ai longtemps traîné une nostalgie des moments de complicité créative avec lui. M’en reste aujourd’hui – comme le chante Édith Piaf à Théo Sarapo – « des souvenirs de joie ».
Ji-Yoon : Mais pouvons-nous faire l’économie du conflit existentiel dans le travail du duo ? Ne devons-nous pas forcément osciller entre la joie de la reconnaissance mutuelle, la tentation fusionnelle et le réflexe de préservation de son identité propre, de son quant-à-soi ? En même temps, c’est bien vrai que depuis les quatre mois où nous réfléchissons ensemble sur le duo, toi et moi, nous n’avons pas vu l’ombre d’une crise…
Charles : Qu’à cela ne tienne, mettons-nous à l’œuvre et à l’épreuve. Allons au-delà de ce dialogue dans lequel nous trafiquons mutuellement nos répliques et tâtons de l’informe sans distinction… Écrivons d’une seule voix, d’un seul « je ».
Ji-Yoon : Eh bien, mon cher Charles, je t’oppose un refus. J’aime frotter mes mots à des œuvres formées ou en formation. Je réponds. Je sais généralement à qui je m’adresse : à qui je parle ou j’écris, pour qui, en pensant à qui. Et là, subitement, je ne sais plus. Écrire dans l’absolu : immédiatement accourt la honte. Écrire d’une voix : mais comment ? Et « [c]omment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ? », ainsi que le demandait Georges Bataille dans l’avant-propos du Bleu du ciel, grand roman de l’informe. Je résiste. Pourtant, j’admire ton « je » – qui sait se glisser dans la peau des autres, comme dans ce texte sublime que tu as écrit comme si tu étais Raymonde April2. Pourtant, je ne tiens pas à mon « je ». Toi et moi, nous jouons à écrire sur les joies du duo, mais la vérité est que ce n’est pas toujours joyeux, écrire. Notre dialogue trafiqué a jusqu’à maintenant masqué l’âpreté de l’exercice. Mon imagination flanche. Par amitié pour toi, je m’efforce de surmonter ma résistance. Or, quand on cherche à dire, non pas le duo, mais en duo, comment échapper à l’impératif de dire le monde ? L’état de ce monde lancé dans une immense fuite en avant, qui ne pourra dévier de sa course follement destructrice qu’à la condition que des milliers et des millions de voix se mettent à l’unisson et s’imposent… Est-ce à la portée du duo ?
Charles : Avec un peu de recul, je me rends compte que le duo ne se fond jamais dans un « je » et qu’il n’a surtout rien à voir avec l’unisson. Ce n’est pas un « nous » pour autant. C’est autre chose. Un pronom qui n’existe pas, qui lie et multiplie en même temps, qui singularise au carré. Je m’en aperçois : la proposition que je t’ai faite d’écrire d’une seule voix est en contradiction avec ce que nous venions de dire. Et puis, dans le monodisciplinaire de l’écriture, l’informe à deux a quelque chose d’inatteignable, ou alors c’est un gouffre. Quelques surréalistes s’y sont essayé·e·s, mais iels ont entraîné bien peu de gens dans ce sillage-là. Cela dit, même si l’élan d’espoir que tu tentes me séduit, je doute que les duos d’artistes, et l’art en général, aient vraiment le pouvoir de sauver notre pauvre monde. Celui d’encourager une attitude, peut-être… Dans ce qui se passe en ce moment, ce que je vois, c’est une radicale peur de l’informe (de l’invention, de la liberté) et une crispation autour des vieilles formes (l’autoritarisme, le racisme, le patriarcat, les pesticides, le pétrole…). J’ai l’impression que si tu as refusé ma proposition de duo, c’est davantage par crainte d’une sorte de repli intime que par peur de l’informe, car, même quand tu écris sur, quand tu réponds, tu inventes, tu produis des connexions, tu concours au flux de la création, tu résistes aux formes figées et, ainsi, tu participes à la re-sensibilisation du monde (attaqué de toutes parts par des manœuvres d’insensibilisation). Je me risque alors à une nouvelle proposition : celle d’un presque duo. Je t’envoie ce dessin. Tu écris ce que tu veux. Un seul mot s’il le faut. Ainsi, tu écriras sur. Pas sur moi, comme je l’avais envisagé au départ, mais plutôt avec moi. Dans l’informe. Oui ?

Une ligne unique trace une figure informe : un poulpe sans regard qui flotte sur la page blanche, qui danse et se déploie, se forme et se déforme sous nos yeux. Sans dedans ni dehors. Et dedans et dehors. Tu réintroduis de la différence. Le trait. Je propose un titre – pour m’y frotter : L’ange du foyer, comme le monstre apotropaïque que Max Ernst a peint il y a près de 100 ans, alors que le monde basculait inexorablement vers la guerre. Nous ne pouvons avoir de prise sur cet emblème errant de l’informe dont le contour ne semble pas fixé et qui pourtant hypnotise. Est-ce une figure du duo ? Être unique à multiples bras, pince, patte, sabot. Ectoplasme quasi sans tête – car on sent bien que cette extrémité arrondie, qu’arbitrairement je nomme « tête », pourrait à son tour devenir orteil, palme, aile. Dans cette métamorphose s’achève notre dialogue à quatre mains, Charles. Mais tu le sais déjà, n’est-ce pas : une nouvelle invitation suivra.
1 Ce texte est publié dans le numéro 281 de Vie des arts.
2 Charles Guilbert, « Si j’étais toi », Raymonde April. Traversée (Montréal : Éditions de Mévius, 2022) p. 39-50.