« La conscience de soi ne s’exprime que par contraste. Je n’emploie je qu’en m’adressant à quelqu’un qui sera dans mon allocution un tu. C’est cette condition de dialogue qui est constitutive de la personne, car elle implique en réciprocité que je deviens tu dans l’allocution de celui qui à son tour se désigne par je. […] C’est dans une réalité dialectique englobant les deux termes et les définissant par relation mutuelle qu’on découvre le fondement linguistique de la subjectivité1. »
Charles — Ça a commencé comme ça. Je t’ai écrit un courriel spontané pour te livrer ce rêve : que tu parles de moi (moi, moi, moi !) dans le numéro « Duo » de Vie des arts. Et pour cause, j’ai souvent travaillé en tandem au cours des 40 dernières années – avec Raymonde April, Dgino Cantin, Nathalie Caron, Guylaine Coderre, Serge Murphy, Jessica Porciuncula, entre autres. Plus d’une vingtaine de projets ont ainsi vu le jour. Je suis allé vers toi, que je connais peu, parce que, chaque fois où nous nous sommes rencontré·e·s, notre dialogue s’emballait, mais s’interrompait trop vite, assorti de la promesse flottante d’un prolongement futur.
Ji-Yoon — J’aime que tu parles le langage du rêve. Ton invitation a réveillé en moi l’envie silencieuse – réprimée peut-être – de réfléchir au duo. En duo. Car ma connaissance en la matière est oblique : je dirais que j’ai travaillé à deux, de près et dans la durée, en « presque duo », c’est-à-dire des duos qui ne s’identifiaient pas comme tels. J’ai aussi la chance de côtoyer des artistes ayant une grande expérience de la cocréation. Quand une collaboration devient-elle un duo ? Est-ce qu’un duo ne se conçoit qu’entre personnes de même métier ? Est-ce qu’un·e commissaire peut former un duo avec un·e artiste ? L’artiste Lyne Lapointe et la critique et commissaire Martha Fleming nous en ont donné un exemple magnifique dans les années 1980, mais cela demeure un cas assez exceptionnel.
Charles — Ce que tu nommes « presque duo » m’intrigue. Et l’idée de former avec toi un duo pour parler du duo me ravit ! D’ailleurs, ne vient-on pas de franchir deux étapes essentielles pour travailler à deux ? Premièrement, il y a eu, de ma part, une sollicitation, l’expression d’un désir. En te faisant cette demande, je te donnais du pouvoir et m’exposais, notamment à un refus. La vulnérabilité n’est-elle pas un préalable à toute collaboration véritable ? La deuxième étape que toi et moi avons allègrement franchie, c’est celle d’une reconnaissance mutuelle. Je sais à quel point tu t’engages dans ce que tu fais ; j’aime ta sensibilité aux mots, sans doute liée à tes études en littérature.

Ji-Yoon — Toi et moi, nous avons en commun cette formation littéraire et ce choix d’une sorte d’exil disciplinaire qui, en soi, invite peut-être déjà au duo, car nos mots ont besoin d’images auxquelles se frotter.à
Charles — Je me rends compte que je me suis toujours associé à des personnes particulièrement sensibles à ce frottement. Je me souviens, entre autres, du premier texto que l’artiste brésilienne Jessica Porciuncula m’a envoyé au printemps 2023 lors d’une résidence… à distance. Il s’agissait d’une photo de sa main posée sur un globe terrestre, qu’accompagnait une petite phrase : « Il y a une main entre toi et moi. » Tout de suite, j’ai eu envie de rivaliser de poésie avec elle. Une émulation vive, presque amoureuse…
Ji-Yoon — Je prends cette main que tu me tends pour tenter de qualifier la chose bancale que j’appelle « presque duo ». Dans mon travail de commissaire, je rends service aux artistes et à la collectivité, en m’efforçant de mettre en valeur une démarche, une vision et une œuvre qui ne sont pas les miennes, pour un bénéfice public. En même temps, il m’arrive (pas toujours, mais assez souvent) de m’impliquer dans le chantier de l’atelier, avant que les choses ne se stabilisent en œuvre. Plus je fréquente le lieu de l’atelier (physique ou mental), plus je fais corps, moi aussi, avec ce qui s’y énonce. La personne qui nomme, qui interroge, qui commente à mesure que l’œuvre prend forme, qui propose, qui encourage, qui écrit, qui manie les mots pour envisager l’œuvre future ou pour décrire l’œuvre réalisée – cette personne-là doit-elle être un tu ou peut-elle aussi dire je ? Est-elle périphérique à l’œuvre ou fait-elle pleinement partie de la création ? À moins qu’elle ne soit tentée de s’y fondre et de s’y confondre ?
Charles — Laisser l’autre entrer dans le chantier créatif exige une grande ouverture. Y entrer aussi. Quand les frontières sont abolies, tout devient fluide, presque magique. Et quand les possibles virevoltent, que cela dure et s’approfondit, un lien de confiance extraordinaire s’établit. Le philosophe Michel de Montaigne décrit ainsi son amitié avec La Boétie : « [C]’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien2. »
Ji-Yoon — C’est merveilleux que tu invoques l’amitié, alors que le couple constitue encore le modèle de la création en duo dans les arts visuels. Pensons à Béchard Hudon, COZIC, Cooke-Sasseville, Doyon-Rivest, Chloë Lum et Yannick Desranleau, Sarah Wendt et Pascal Dufaux... Plus rares sont les duos d’ami·e·s, tels Laura Acosta et Santiago Tavera ou demi-mesure (Clara Cousineau et Marion Paquette). Mais toi, précisément, tu as l’expérience des deux : du duo de création amical et du duo de création amoureux. Comment ça se passe pour toi ?
Charles — Avec Serge Murphy, j’ai vécu une histoire dans laquelle amour et création se sont mêlés. Dans la vie quotidienne, nous procédions constamment, sans vraiment nous en apercevoir, à une collecte de matériel pour la prochaine vidéo… et cela a duré plus de 20 ans ! Dans le travail que j’ai fait en duo, amical ou amoureux, la rencontre est souvent un thème privilégié. Le danger, cependant, est de créer en circuit fermé, de ne parler qu’entre soi. Sans doute pour nous prémunir contre cela, Serge et moi, dans la plupart de nos projets, avons mobilisé des dizaines de personnes, surtout des amis. Il en a été de même avec mon amie Nathalie Caron pour la création de l’installation Les Personnes (1997). Cette rêverie, qui prend pour point d’appui le système des pronoms personnels du français, s’ouvre sur l’image d’un dialogue intime, mais s’éclate ensuite en une multitude de portraits. Je repense aussi à ce défi que j’avais lancé à Jessica Porciuncula dans le cadre de notre collaboration : offrir un verre d’eau à une personne qu’elle ne connaissait pas. Le duo est un appel à sortir de soi, mais aussi du nous-à-deux (pour lequel certaines langues ont d’ailleurs un pronom spécifique, le duel).
Ji-Yoon — Sortir du tête-à-tête – y compris au sein du duo amoureux… N’est-ce pas ce que vous avez si joliment appelé, Serge Murphy et toi, Notre-Dame-des-Autres3 (2006) ? C’est une voie qui a aussi été imaginée par Geneviève Matthieu (auparavant Geneviève & Matthieu). En 2022, la performance La fin de l’esper luette. Cérémonie d’abandon. Devenir famille. Elle, a constitué la première manifestation d’une fusion du légendaire duo – uni dans la vie et dans l’art depuis la fin des années 1990 – en une unique entité féminine4. Par la suite, le projet évolutif Danseprophétiqueà l’îlebizarre (2022-), conçu comme une réunion des pratiques, a fait appel à la contribution de collaborateurs tels qu’Antoine Charbonneau-Demers, dans un geste de dépassement du couple, dans un geste d’hospitalité et de solidarité face à ce qui vient, face à la fin. Le travail de Geneviève Matthieu se poursuit depuis la mort de Matthieu en février 2025, avec ce que l’artiste nomme désormais « l’équipe-des-morts-et-des-vivants » (dont je suis). Au-delà de la singularité propre à cet univers artistique, l’histoire du duo indique une trajectoire lucide et pleinement assumée vers une dépersonnalisation de la création, voire une spiritualité médiumnique. Est-ce que tout duo n’implique pas, en fait, une forme de conscience étendue ?
Charles — Cette idée du duo comme projet de déconstruction de l’identité me plaît bien. Si le dialogue, comme le dit Benveniste que nous avons cité en exergue, permet à la personne de se constituer, il peut aussi devenir un instrument de fusion et d’assimilation. Les lignes ci-dessus en témoignent. Nous nous sommes rencontrés, avons parlé ensemble durant presque sept heures, puis avons composé chacun de notre côté, dans des allers et des retours, ce dialogue qu’on pourrait qualifier de fictif, puisque tu as écrit plusieurs phrases qui me sont attribuées, et moi, l’inverse. Je dois l’avouer : transgresser les limites de ma personne me procure une joie profonde. Il me semble que quelque chose d’informe, d’antiforme même, se joue ici…
Ji-Yoon — Alors, on s’y penche à deux dans un second texte ?
Joie du duo (deuxième partie) est publié en ligne sur le site www.viedesarts.com.