À titre de membre fondatrice du groupe des automatistes, Françoise Sullivan cosigne le manifeste Refus global en 1948. Au célèbre texte de Paul-Émile Borduas sont annexés huit autres textes, dont « La danse et l’espoir », seul écrit sur la danse (de surcroît, rédigé par une femme) au sein du recueil. Avec cette contribution, Sullivan livre un texte fondateur pour la danse moderne au Québec. Les propos de l’artiste, initialement prononcés lors d’une conférence à Montréal le 16 février 1948, sont engagés envers l’unification du corps et de l’esprit et font appel au ressenti, aux sensations et aux émotions dans la création de mouvements improvisés et instinctifs. Invitant les sensibilités à se manifester, les existences à s’incarner et les histoires invisibilisées à s’exprimer, elle lègue un héritage permettant d’imaginer le mouvement à partir d’une expérience située et féministe. Axée sur l’énergie interne et l’expressivité, l’approche de Sullivan s’avère précurseure des croisements entre pratiques somatiques et création chorégraphique expérimentale qui ponctuent aujourd’hui les arts visuels, la performance et la danse contemporaine.
Avant tout, la danse est un réflexe, une expression spontanée d’émotions vivement ressenties1.
Inspirée par les expérimentations de Françoise Sullivan autour du geste, de l’abstraction et de l’intériorité, My-Van Dam développe sa pratique artistique à l’intersection des arts visuels, de la danse et d’une approche centrée sur la conscience corporelle. Le mouvement fait parler le corps – envisagé comme un espace habité de formes, de lignes, d’élans et de tensions – et ses mémoires, traduisant les idées, les sentiments, les émotions et les traumas ; il constitue, pour l’artiste, un vecteur de rassemblement et de guérison. S’appuyant sur le féminisme intersectionnel, son travail s’attache soigneusement aux récits en marge, minorés, tus ou enfouis, et les rend visibles par différents modes d’expression artistique.
Le danseur doit donc libérer les énergies de son corps, par les gestes spontanés qui lui seront dictés. Il y parviendra en se mettant lui-même dans un état de réceptivité à la manière du médium. L’énergie cause le besoin, le besoin dicte les mouvements2.
En 2023, à la suite d’explorations de la thérapie somatique – qui s’intéresse aux façons dont le corps exprime des expériences profondément douloureuses et applique la guérison corps-esprit pour aider à surmonter les traumatismes –, Dam entame un chapitre important de sa carrière, œuvrant dès lors à intégrer l’expérience somatique au sein de sa pratique artistique. Lors d’une résidence à SBC galerie d’art contemporain, elle développe la performance Solidarité par le mouvement et l’objet (2023), où elle invite deux interprètes à s’engager dans des improvisations guidées par l’activation d’objets. Ces derniers, qu’elle nomme « objets de solidarité » et qui se présentent dans des œuvres subséquentes, prennent la forme d’instruments faits de bois et de textile, dont les formes simples et géométriques incitent la connexion avec autrui. Dam produit ensuite la série photographique Corégulation (2024), où deux praticiennes somatiques, Cathy Dam et Milena Polch, explorent le potentiel thérapeutique de l’interaction, puis la vidéo Connecting from the Inside Out (2024), qui prolonge les recherches de l’artiste autour du geste et de la réciprocité. Les interprètes Miranda Chan, Aurélie Ann Figaro, Nicole Jacobs et Jeimy Oviedo Quesada y interagissent avec les « objets de solidarité » créés par l’artiste.
Les mouvements générés, empreints de tendresse et de nuances, entraînent une ondulation bénéfique permettant de remuer les traumas figés au creux des corps. À l’intérieur des limites humaines la variété est infinie, puisant au sein même de la vie. Libérer, puis ordonner les facultés d’expansion, d’élan, d’élasticité, et en faire émerger les prototypes des divers rythmes affectifs3.
Dam se tourne vers l’abstraction, car elle y voit un moyen d’accéder à des états que les mots ne parviennent pas à exprimer. Elle l’emploie comme un outil pour dénouer les tensions, particulièrement celles liées aux traumatismes intergénérationnels. À travers le geste intuitif, elle fait affleurer les souvenirs accumulés ou transmis dans une optique de guérison à la fois collective et individuelle. L’histoire personnelle de My-Van Dam, issue d’une famille ayant fui la guerre du Vietnam, guide la conception d’œuvres qui engagent des voix multiples et des sonorités plurielles. En 2024 et 2025, au Centre PHI, elle réalise le projet Espaces de résonance, qui prend la forme d’ateliers de création sculpturale et somatique lors desquels les publics sont invités à s’inspirer de leurs vécus. Abordant les relations interpersonnelles qui nous façonnent, le projet se conclut avec la présentation d’une performance qui réunit les recherches menées par Dam avec un groupe d’interprètes, les « objets de solidarité » de l’artiste et les objets fabriqués au cours des activités de création.
L’unité sensible et émotive tendra chaque individu vers un même enjeu et constituera le groupe en une entité vivante, faisant de tous un seul corps. Un univers est créé, tout un monde respire4.
Tout en s’inscrivant dans la lignée du travail chorégraphique de Françoise Sullivan, My-Van Dam déploie des œuvres qui en actualisent l’engagement envers le ressenti. Elle nourrit la force libératrice de la danse, à l’instar de la prodigieuse pionnière, et lui attribue une forme inclusive et collective. En faisant émerger les récits rhizomatiques propagés par l’oppression systémique et les héritages traumatiques, Dam génère des espaces de solidarité et d’exploration de la sensibilité pour les corps discriminés ou invisibilisés. Collection incarnée des tabous et des fragilités abstraites qui hantent le système nerveux, les mouvements de l’artiste prennent forme à travers la collaboration – avec des interprètes, d’autres artistes ou des penseur·euse·s, des objets ou des accessoires – et accueillent la pluralité des expériences.
Le rythme s’insère dans le dynamisme qui vise au déclenchement des forces en jeu et dénoue les conflits. Il rattache les mouvements passés aux mouvements présents, et ceux-ci aux autres à venir.
Françoise Sullivan, « La danse et l’espoir », Refus global (Saint-Hilaire : Éditions Mithra-Mythe, 1948).
Ibid.
Ibid.
Ibid.