Ce texte fait partie des Détours de l'été 2026, une initiative du RCAAQ et de Vie des arts, qui vise à encourager des écritures critiques attentives aux conditions dans lesquelles les œuvres et les pratiques émergent dans diverses régions du Québec, en tenant compte de leurs spécificités territoriales. Pour découvrir d’autres offres culturelles en région, vous pouvez en tout temps consulter le Répertoire du Réseau Art Actuel : une carte interactive qui spatialise le réseau des centres d’artistes autogérés du Québec.
En parcourant le vaste matériel éditorial produit au fil de plus de 40 ans par le 3e impérial, j’ai été frappé par une phrase qui m’est restée en mémoire : « Il faut déplacer les montagnes pour qu’on puisse voir nos sommets1. » Si elle visait initialement la démarche d’un artiste en particulier, elle traduit l’essence même du travail magistral mené par le centre d’artistes autogéré : une transformation matérielle et symbolique du territoire par une approche contre-monumentale. Premier centre d’artistes au Québec à avoir délaissé sa galerie, le 3e impérial s’est installé en 1984 dans l’ancienne usine d’Imperial Tobacco, à Granby, en Estrie. C’est de ce territoire qu’il a développé une approche singulière de l’art infiltrant, fondée sur des résidences, des collaborations et des processus à long terme qui interrogent les façons d’habiter un territoire.
J’ai rencontré Danyèle Alain, figure de proue de cette démarche depuis les débuts de l’organisme, et Marie-Claude De Souza, engagée à la production du centre depuis 2018, qui incarne une nouvelle génération au sein de l’équipe. La programmation triennale de ce 40e anniversaire a servi de fil conducteur à notre conversation, ficelant une pensée fondée sur la réflexion collective ainsi qu’une attention éthique portée au territoire et à l’humain.
Thaylini Luz (TL) : Pouvez-vous nous raconter comment s’est passée la rupture du 3e impérial avec l’espace de diffusion ?
Danyèle Alain (DA) : Il y a eu un processus de réflexion collective important, de 1994 à 1997, durant lequel le forum Culture/culture (1995) a été l’événement fondateur. À la base, la situation locative du 3e impérial a toujours été une préoccupation, et ce, depuis la création même de l’organisme. Ensuite, il y avait aussi une réflexion sur le potentiel de notre environnement, à la fois urbain et rural. Donc, à partir de cette réflexion-là, on s’est dit : pourquoi ne pas offrir une proposition de résidence qui se déploierait ailleurs ?
Ce tout premier forum fut tenu en plein air, avec un abri. L’idée, c’était de convoquer la communauté artistique, des communicateur·rice·s et des artistes qui intervenaient sur le terrain, pour présenter la proposition de résidence et vérifier si elle correspondait aux besoins des artistes. Tout tournait autour de l’idée de l’art public : non pas un art public issu de la commande, mais une pratique fondée sur la liberté d’exploration, pas forcément monumentale. Le 3e a été pionnier, même au Canada : le premier centre à oser dire que c’était fini, la présentation d’œuvres en salle.
TL : Pourriez-vous nous parler de l’œuvre de l’artiste Sonia Robertson, Nipishtanau Tshishtemau (Je donne le tabac) (1997) et de la republication du texte de l’auteur, commissaire et sociologue de l’art Guy Sioui Durand2 pour le 40e anniversaire ?
DA : En 1997, on avait demandé à Sonia Robertson de venir faire une résidence au 3e impérial, pour créer une œuvre qui allait symboliser notre nouvelle façon de travailler. Le concept qu’elle proposait, c’était d’incarner ce passage : une partie de l’œuvre investissait la galerie, mais elle se prolongeait vers l’extérieur. Les pousses de tabac de la galerie se prolongeaient dans la ville, puis ont été distribuées aux ancien·ne·s travailleur·euse·s de l’Imperial Tobacco, faisant circuler l’œuvre dans le territoire et au sein du corps social.
Pour le 40e anniversaire, on a choisi de fêter sur trois ans, afin de vraiment prendre le temps. Il y avait l’idée de faire revivre des œuvres du passé, de démontrer que ce n’est pas parce qu’elles sont éphémères qu’elles n’ont pas de pérennité. Avec le texte de Guy Sioui Durand Tsie8ei 8enho8en, publié en 2025, on peut voir à quel point cette œuvre demeure liée à des enjeux importants de notre société actuelle.
Marie-Claude De Souza (M-CDS) : Ce texte représente une forme de rituel de passage qui a transformé les façons de faire. Il représente la pertinence de revaloriser des projets qui peuvent avoir l’air immatériels ou relationnels, mais qui gardent leur pertinence à travers un travail qui n’est pas purement archivistique, mais qui relève plutôt d’une réactualisation constante.
TL : Vous avez parlé du corps social, comment voyez-vous ces tensions liées au territoire à travers les artistes qui sont passé·e·s au fil du temps ?
DA : Ça devient un élément fertile. On a développé toute une approche éthique qui consiste à toujours essayer de pressentir l’impact que tel geste artistique peut avoir sur le territoire.
M-CDS : Les tensions, ce n’est pas qu’avec les publics ; il y a aussi les attentes des artistes. Quand on est dans un processus de création, on est vulnérable, car les choses ne sont pas achevées. On est dans un contexte vivant, et on ne sait pas comment il va réagir. Il faut travailler avec une grande dose d’humilité. L’idée de coproduction s’est développée à partir de ces tensions : celle d’une équipe qui cherche à créer des ponts entre les communautés et l’art, tout en soutenant les artistes dans leurs vulnérabilités. Ce n’est pas une coproduction matérielle ; c’est avant tout une coproduction humaine.
TL : Vous avez aussi développé tout un vocabulaire autour de vos pratiques. À quel point les textes et le vocabulaire qui entourent le 3e impérial sont-ils importants ?
DA : C’est très évolutif, puisqu’on parle de plus de 42 ans. On se pose cette question-là dans le cadre de la publication qu’on est en train de préparer3. Il y avait toute la question de la ruralité qui nous habitait, et l’idée d’habiter le territoire aussi. Le verbe « habiter » a été très important d’emblée. Le terme « art infiltrant », lui, n’est pas arrivé tout de suite. Il y a eu une publication du Centre des arts actuels SKOL qui parlait d’infiltration en création. On a ensuite organisé un forum public pour explorer cette idée-là4. On s’est approprié le terme en lui donnant une définition qui se distançait de l’idée du furtif, un détail devenu essentiel à notre identité.
M-CDS : Il y a aussi la notion de « forum de réflexion en continu », déployée à travers le travail sur le terrain, les expériences vécues et le travail d’édition. Les mots doivent refléter la pensée profonde, qui n’est jamais figée, et toujours en mouvement.
DA : C’est intéressant, parce qu’avoir des gens qui écrivent, ça vient faire voir autre chose : il y a une grande partie du travail qui est invisible pour la plupart des gens, alors qu’elle est extrêmement importante.
M-CDS : J’ai une réflexion qui m’a habitée dans les dernières années à l’égard des types de pratiques qu’on soutient : si on pense aux vocations stéréotypées de genre, où historiquement les femmes occupaient des rôles de soin, accomplissant un travail invisible, peu reconnu comme un travail, j’ai l’impression que, dans le domaine de l’art, on ne perçoit pas le travail invisible qui soutient ce type de pratique, justement parce qu’il ne relève ni du spectaculaire ni du matériel. Quand on fait de l’art infiltrant, ce soutien est absolument nécessaire. Sinon, ça peut être violent.
Ainsi, se déploie l’idée de la « diffusion lente » : ce qu’on diffuse vers l’extérieur devient aussi un objet de réflexion interne. Entre le début d’un cycle et sa publication, il s’écoule presque dix ans. La résidence de l’artiste, le travail des auteur·rice·s et l’édition s’enchaînent jusqu’au lancement, alors que le cycle suivant a déjà commencé, dans un mouvement à la fois télescopique et panoramique.
TL : C’est tellement beau, cette lenteur de processus, c’est son éthique.
DA : Aussi, le mot « collectif » est vraiment un mot-clé. On continue d’affirmer l’idée d’un centre d’artistes autogéré. Et ce qui distingue plus particulièrement le 3e impérial, c’est toute la question de l’auctorialité : c’est la pensée collective qui préside à cette réflexion artistique. C’est un peu pour cette raison que ce travail devient invisible, pourtant il demeure important. Nous, on l’affirme, on la maintient : c’est une posture choisie, voulue, renouvelée.
Christian Barré, « Vous saviez ? J’ai été spectateur dans plusieurs films… », Supra Rural (Granby : 3e impérial, centre d’essai en art actuel, 2002).
Guy Sioui Durand, « Nipishtanau Tshishtemau (Je donne le tabac) », coll. Les carnets de l’art infiltrant, nº 4, sous la dir. de Danyèle Alain et Marie-Claude De Souza (Granby : Édition spéciale publiée dans le cadre du 40e anniversaire du centre, 2025).
Les chercheuses Anne Bénichou et Lisa Bouraly collaborent actuellement avec le 3e impérial à la réalisation d'un ouvrage à paraître. Leur recherche examine la manière dont le centre place la praxis et ses méthodologies d'exploration au cœur de ses manières de faire et de sa réflexion théorique.
Il s'agit du forum public Les pratiques infiltrantes, organisé par le 3e impérial. Inspiré notamment du texte de Patrice Loubier publié dans le dossier « Infiltration » du Centre des arts actuels SKOL, cet événement rassemblait des artistes et théoricien·ne·s (dont Martin Dufrasne, Patrice Loubier et Guy Sioui Durand) pour débattre des enjeux, des impacts et de la réception de ces démarches dans l'espace public. Voir Suzanne Richard, « Forum Les pratiques infiltrantes », dans Terrains d’entente 2002-2003 (Granby : 3e impérial, centre d’essai en art actuel, 2005), p. 30-35.